vendredi 16 mai 2008
Le cauchemar des cabinets fantômes, par Sophie de Menthon
LE MONDE | 15.05.08 | 14h01
Sophie de Menthon est chef d'entreprise et présidente d'Entreprises de taille humaine indépendantes et de croissance (Ethic)
Tous les chefs d'entreprise, même les plus libéraux, ont besoin de l'Etat : besoin d'arbitrages, besoin de soumettre un dossier, un projet, un "cas" au ministre concerné, et ce d'autant plus que nous sommes sous la tutelle d'un Etat centralisateur. La complexité de l'environnement économique est telle, les lois si pléthoriques et l'intervention administrative si présente, que tous les chefs d'entreprise moyenne ont, un jour ou l'autre, besoin d'avoir accès au cabinet d'un ministre. Or, le management actuel du gouvernement est inadapté, l'asphyxie menace dans les entourages, et les dossiers vitaux pour les entreprises des différents secteurs d'activité dorment sous les lambris.
La centralisation du pouvoir fait que seul le ministre peut trancher ; encore faut-il trouver le bon : s'agit-il de celui de l'emploi ? de l'entreprise ? du commerce ? du travail ? Les cabinets se renvoient la balle avec bonheur (votre dossier concerne les quatre, si ce n'est pas un cinquième, l'environnement par exemple !).
Le parcours du combattant commence. Vous prenez rendez-vous avec un conseiller, au secrétariat une voix tendue mais fermement souriante vous le fixe (après cinq coups de téléphone pendant lesquels vous avez tenté de répondre au fatal "c'est à quel sujet ?"). Délai : de six à huit semaines pour un représentant patronal bien introduit, à multiplier par le nombre de cabinets qui tous vous renverront sur un autre conseiller de l'autre ministère...
Mais le jour J est arrivé : me voici au saint des saints. L'air important et débordé de l'énarque de 35 ans en charge de l'avenir de votre dossier n'augure rien de bon. Il répondra huit fois au téléphone pendant le rendez-vous, en consultant en même temps son Blackberry. Il fait preuve d'autant plus d'autorité qu'il a peu de pouvoir.
Il faut dire qu'il travaille 14 heures par jour et 6 jours par semaine : de quoi assurer une véritable improductivité. Il est capable d'empêcher, de faire traîner, de ne pas décider, en un mot de nuire, pas d'agir : " C'est le ministre..."
Une fois sur deux, un haussement d'épaule indique que "c'est du ressort de l'administration" et là, on voit bien que c'est fichu : retour à la case départ. Le ministre, lui, "est en déplacement".
Son emploi du temps se mesure en minutes. Il fait, par ailleurs, partie d'une cour, consistant à accompagner un souverain, de jour comme de nuit, à "Marouflon-les-Deux-Bries" ou à l'autre bout du monde.
De cinq à dix ministres sont, semble-t-il, nécessaires à tout déplacement ou visite hexagonale (crime, usine en grève, école à problème, gendarme héroïque...).
Le ministre donc, ne pense plus, ne travaille plus, ne tranche plus. Comment le pourrait-il, le pauvre ? Au mieux écoutera-t-il, malgré son décalage horaire permanent, le résumé de son conseiller, qui dans le meilleur des cas aura rédigé une note remarquable mais dans laquelle vous ne retrouverez pas l'énoncé de votre problème.
UN PRINCIPE DE SUBSIDIARITÉ - Le dysfonctionnement serait risible s'il n'était crucial et gravissime. Les entrepreneurs n'ont plus d'interlocuteurs, les décisions ne se prennent pas, les dossiers s'enlisent, les lobbyistes, seuls, prospèrent. On "saisit" à tour de bras : le Conseil de la concurrence, le Conseil d'Etat, les tribunaux administratifs, le Parlement européen... toute Instance dite "supérieure" qui pourrait débloquer les situations. Caricature ? A peine, surtout au moment où les réformes, mêmes modestes, touchent tous les secteurs.
Il faut s'attaquer d'urgence au management du gouvernement et de l'Etat. Déployer un vrai principe de subsidiarité, casser cette centralisation nuisible, arrêter de "remonter" sans cesse pour accéder au pouvoir final de décision, changer le mode de direction des administrations. Vive le spoils system ! Il a le mérite au moins de supprimer les pesanteurs idéologiques et de renouveler les cadres de l'administration.
C'est la gouvernance même de l'Etat qui est en cause. Alors que celle de l'entreprise a changé depuis cinquante ans, l'organigramme, le process des décisions de l'Etat et de l'administration sont ceux d'une usine du XIXe siècle où seul le patron décide. Comparé à des entreprises organisées en réseaux, faites de microdécisions et fonctionnant par capillarité, le système pyramidal est totalement obsolète.
Un véritable casse-tête, d'autant que les Français réclament la réduction du nombre de ministres et de leurs effectifs ! La réforme de la gouvernance ne serait-elle pas la première des décisions opérationnelles ? Celle dont dépend l'efficacité du système français.
jeudi 15 mai 2008
Eloge de la solitude que fuient les politiques!
Marianne 14 Mai 2008 POINT de VUE
Par Philippe Bilger, magistrat, qui s'agace de voir le travail, les échecs, les succès, systématiquement partagés, au détriment de la liberté, de la profondeur. Par peur d'assumer?
Je sais qu'aujourd'hui, la solitude est mal vue. En politique, en art, aux César, aux Molière, on n'a que la notion d'équipe à la bouche, et c'est interminable. Lassant. Ridicule à force.
Pour faire disparaître ce qu'on est, ce qu'on a fait, on se néantise, on se la joue modeste. C'est à peine si on voudrait exister. Ce besoin de se fondre, de dissiper sa singularité, de s'effacer derrière le nombre m'a toujours fasciné. Comme une forme supérieure et presque évangélique de masochisme. Respirer est déjà trop.
Pour échapper à l'arrogance d'être soi, on tombe dans la comédie d'un altruisme forcené. Les clans, les groupes, les réunions, les symposiums, les nostalgies encadrées des anciens, les coteries, les collectifs, les cercles, les associations, les clubs, les réseaux, les clientélismes, les ententes, les masses, les happy few, tous ces pluriels étouffants me révulsent.
Mais comment peut-on avoir envie de fuir le bonheur d'être seul, la volupté de se camper désarmé peut-être mais riche de soi sur le chemin de la vie, sur tous les plans qu'offre une destinée ?
Un destin, c'est un homme - Ces pensées qui ne sont pas amères me sont venues non pas à la lecture de l'entretien que Ségolène Royal a accordé au Parisien et à ses lecteurs mais en raison de l'entourage de la responsable socialiste. En effet, on apprend que pour venir répondre aux questions souvent pertinentes qui lui ont été posées, elle était accompagnée par «une armada de conseillers», au moins six personnes dont un député européen, deux députées et un sénateur, «une partie de son équipe» a-t-elle précisé.
Comment les prétendus spécialistes en communication, qui énoncent des banalités quand ils visent juste, et se trompent quand ils cherchent à se mettre à la place de ceux qu'ils conseillent, ont-ils jamais pu concevoir que le recours permanent à la mythologie de «l'équipe» serait la panacée alors que le citoyen n'éprouve qu'une envie : nouer un lien avec le seul être qui vaille, celui qui porte l'idée et l'élan, suscite ou non la flamme et l'adhésion, sait donner à la démocratie un visage et à l'existence de tous les jours un but.
Le destin n'est jamais incarné par «l'équipe» mais par le solitaire, l'unique, qui doit réussir le tour de force, en République, d'être notre égal sans nous ressembler, de s'approprier ce que nous sommes mais de retenir ce qu'il est. La puissance d'attraction de Ségolène Royal, quoi qu'on pense de son projet politique, c'est elle d'abord, surtout, toujours.
Pour ma part, le langage convenu sur les conseillers qui deviennent trop vite, à l'évidence, des affidés et des serviteurs, sur les petites mains et, souvent, les petits esprits, sur «l'équipe», cette glorification obligatoire et fausse du subsidiaire alors qu'on incarne l'essentiel me feraient prendre la poudre d'escampette si j'avais l'âme d'un militant. Cela suffirait à me décourager. Pourquoi l'arène devrait-elle être nécessairement surpeuplée ?
On n'est prisonnier que des chaînes qu'on a créées - Sans aborder autre chose que la technique du pouvoir, il suffit, pour se convaincre de la validité de ce propos, de constater que le président de la République, avec une nouvelle épouse, a aussi invité à se taire d'anciens conseillers qui parlaient trop, notamment l'un d'eux. Et je ne suis pas loin de penser que l'embellie manifeste dans l'organisation présidentielle vient de cette abstention. Pour paraphraser Giraudoux, un seul conseiller vous manque et tout est repeuplé.
Si je suis autant sensible à la puissance que donne une solitude exploitée, assumée, ce n'est pas seulement à cause de mon caractère, qui n'est pas loin de sentir comme Brassens «que plus de deux, on n'est qu'une bande de c...» mais en raison de la pratique judiciaire.
Combien de fois ai-je perçu que la force indiscutable de l'accusateur, en face d'une défense quantitativement importante, c'était précisément son apparente faiblesse, sa solitude. Quand on n'a à emporter que soi, que le dialogue de chaque seconde ne vous met en rapport qu'avec vous-même, qu'on n'a pas à délibérer, feignant l'écoute et la considération, avec des personnes qui en réalité vous pèsent, on ne peut qu'être profondément heureux.
On n'est prisonnier que des chaînes qu'on a créées, soi. On est délié des entraves sur lesquelles on ne peut rien. La liberté absolue d'un être lui est offerte par un bagage si léger et à la fois si dense qu'il ne peut être constitué que de soi. Là où le pluriel impressionne par l'étendue, le singulier gagne en profondeur. Requérir seul quand, en face, on plaide à plusieurs, c'est une réduction qui amplifie. On ne gagne pas forcément mais au moins on n'a que soi à blâmer.
mercredi 14 mai 2008
Modestie démocratique
Ouest-France – 14/05/08 – Edito de Jacques Le Goff, Professeur de droit public
Et si la modestie était l'une des caractéristiques de la démocratie ? Le rapprochement ne va pas de soi. La démocratie n'est-elle pas, en effet, le projet le plus ambitieux qui soit tendu vers la conquête de l'égalité, de la liberté et de la justice contre la pente naturelle du monde ?
Pourtant, dès novembre 1948, c'est-à-dire en pleine période de reconquête démocratique, Albert Camus n'hésitait pas à soutenir que « la démocratie, c'est l'exercice social et politique de la modestie ». Un propos surprenant pour l'époque et pour nous, aujourd'hui, quarante ans après Mai 1968 ! Mais il s'agit d'un propos d'une grande justesse, de nature à éclairer notre époque d'un triple point de vue.
Celui de l'action publique, tout d'abord. Les responsables doivent prendre en compte un nombre croissant de variables internes et externes, alors qu'ils sont invités à mettre en oeuvre une bonne « gouvernance ». Ce qui veut dire que l'État ne peut plus se comporter comme s'il était l'acteur dominant du jeu social. Ses moyens demeurent considérables, mais il lui revient de susciter, d'accompagner, d'aider la prise en charge, par la société, de son propre destin. Le récent accord sur la représentativité syndicale est, par exemple, riche de promesses, à supposer que les syndicats consentent à intégrer, dans leur démarche, la nécessité de penser ensemble les exigences du social et de l'économique.
Toute la difficulté est de parvenir à des compromis qui ne sacrifient aucun des deux termes de l'équation. Les associations - spécialement celles qui interviennent dans le social et le culturel - contribuent, elles aussi, très efficacement à l'oeuvre de justice qui veut que nul ne soit oublié dans la répartition des biens communs. Dans ce rapport à la société, l'« État modeste », cher à Michel Crozier, n'est nullement un État faible ni, a fortiori, démissionnaire, mais un État animateur, alignant son action sur l'idéal du service public de l'État républicain de la fin du XIXe siècle. Un État « serviteur » de la nation.
On s'étonnera, dès lors, de l'arrogance de certains responsables publics, au plus haut niveau, si manifestement oublieux du renoncement lié à leur charge, et qui impose le relatif effacement de leur personne derrière la mission qui leur a été confiée.
Le troisième point de vue est celui des droits fondamentaux dont la conception, aujourd'hui dominante, s'interprète sur le mode « j'ai bien le droit de... ». Ce qui tend à faire perdre de vue leur raison d'être collective, justement dans l'esprit de la modestie démocratique. Prenons le cas de la liberté d'expression. Elle vaut, bien sûr, pour elle-même à titre individuel. Mais elle vaut au moins autant pour la contribution qu'elle apporte au débat public où l'on recherche un consensus sur des règles de vie commune. La modestie, dans l'expression des convictions, exprime cette capacité à entrer dans les vues d'autrui pour parvenir à une vérité plus ample.
En cela, dit Camus, « le démocrate est modeste. Il avoue une certaine part d'ignorance, il reconnaît le caractère en partie aventureux de son effort et que tout ne lui est pas donné ». Bref, qu'il « a besoin de consulter les autres ». Modestie et démocratie, même combat, aurait-on dit en Mai 68. Encore faut-il, aujourd'hui, qu'on ait encore des convictions à défendre... passionnément.
lundi 12 mai 2008
"Mauvais pain, mauvais gouvernement !", par Steven L. Kaplan
LE MONDE | 10.05.08
Steven L. Kaplan - Professeur d'histoire européenne à l'université Cornell (Etats-Unis)
Ce sera la semaine de la Fête du pain en France du 12 au 18 mai. Créée voilà douze ans pour aider la boulangerie artisanale à retrouver un moral ébranlé par la concurrence industrielle et par la chute ininterrompue de la consommation depuis 1900, et vouée à sensibiliser le public au retour promis du bon pain, la fête est la célébration d'un métier noble et d'un produit qui reste sui generis, malgré sa banalisation, dans le régime alimentaire quotidien.
Comment donc rester indifférent à cette photo bouleversante (Le Monde du samedi 3 mai) d'un manifestant au Sénégal brandissant un pain sous une banderole appelant "Au secours, on a faim" ? Depuis plusieurs mois, des émeutes et des manifestations contre la cherté et la rareté du pain, des céréales, de l'huile et d'autres produits de base secouent une trentaine de pays, tant en Afrique qu'en Asie et en Amérique latine. Elles nous rappellent que le pain fut pendant des siècles un des grands protagonistes de la scène historique en France.
A l'époque actuelle du pain plaisir et du pain santé, on oublie que cet aliment a été longtemps marqueur de misère et de subordination. Dès avant le Moyen Age jusqu'en 1947, l'histoire française est scandée de milliers d'"émotions" frumentaires et de révoltes du pain. On s'en prenait aux spéculateurs ("les accapareurs") par une violence symbolique ou physique ; on confisquait grains ou farines, y mettant parfois un prix considéré "juste" selon les normes collectives ("la taxation populaire").
Souvent appuyées par les autorités locales, les femmes prenaient l'initiative dans l'attroupement ou le soulèvement, toujours un signe de la gravité de la situation aux yeux du pouvoir. On s'assemblait pour empêcher le départ ("nocturne", donc suspect) des céréales.
Plus tard, en 1947, 6 000 manifestants investissent la préfecture de la Nièvre sur la foi d'une fausse nouvelle signalant le départ à l'étranger d'une importante quantité de blé, tandis que la CGT organise des "sentinelles de nuit" près de Caen pour déjouer "un trafic mystérieux de blé". La revendication canonique est triple : du pain en quantité suffisante, à un prix accessible, et d'une qualité raisonnable.
Contrairement aux idées reçues, les affamés ne sont pas toujours prêts à manger n'importe quoi, même si l'on retrouve trace dans l'Ancien Régime de la consommation de pain fait d'écorce et d'herbe, voire d'os de cadavres broyés, et en Haïti aujourd'hui de boulettes de sucre, d'huile et de boue.
Jules Romains saisit bien la signification du pain pour les Français à la veille du XXe siècle : "Elev(ons) la boulangerie à la hauteur d'une institution nationale : pain gratuit et obligatoire", programme aussi beau et utopique pour l'Hexagone jadis que pour le Maroc ou la Côte d'Ivoire aujourd'hui.
L'élément commun à l'expérience historique française et aux drames actuels est le caractère politique de la question du pain. L'exemple classique : la marche en 1789, en pleine disette, de milliers de femmes sur Versailles pour ramener à Paris "le Boulanger, la Boulangère et le Petit Mitron", c'est-à-dire le prince nourricier, fournisseur de pain en dernière instance.Ce contrat social de subsistance, que Louis XVI n'a pas su respecter, est le ciment de légitimité qui, aujourd'hui encore, lie les gouvernés aux gouvernants.
Craignant d'être débordé par un mouvement populaire contre le manque de pain subventionné, à la suite de bagarres mortelles devant des boulangeries, le régime Moubarak a mobilisé l'armée égyptienne voilà deux semaines pour fabriquer et distribuer cette denrée, dernier rempart de la stabilité politique. Le manque de pain est toujours la faute du gouvernement aux yeux du peuple consommateur. En 1951 en France, où la qualité du pain était en question, "mauvais pain, mauvais gouvernement", disait-on.
L'audace des libéraux des Lumières fut, dans leur projet de régénération, de commencer par le plus difficile, le plus radical et le plus périlleux : le pain. C'est par le pain qu'on démolit la première Bastille idéologique de l'Ancien Régime : la libéralisation du commerce des grains en 1763-1764 inaugure la longue bataille du libéralisme en France, qui dure encore.
Dans une remontrance au roi fustigeant cette "altération de la Constitution française", le Parlement de Rouen écrit à Louis XV : "Que l'on supprime tous les règlements en laissant la liberté indéfinie, on détruit le ressort des sociétés ; les peuples se confondent, les souverains ne sont plus que des grands que quelque éclat distingue mais que nulle utilité accompagne ; ainsy ce système qui paroit tout fonder et établir tend dans le fait à tout ébranler et détruire".
Au lendemain de la seconde guerre mondiale, dans un contexte tendu de pénurie prolongée, le pain resurgit, comme au temps des Lumières, parce que rien ne relie plus fortement la vie réelle à l'administration publique.
Encore une fois, le pain impose un choix politique fondamental entre le dirigisme et le libéralisme, structurant un grand débat qui dépasse la question des subsistances, problème primordial et urgent, mais transitoire à l'âge atomique : il s'agit de redéfinir les attributs et les responsabilités de l'Etat, de décider comment piloter, sur le plan politique et institutionnel, la modernisation de la France.
Aujourd'hui, comme hier, le problème reste politique. S'il y a sécheresse et autres facteurs dits naturels (mais le sont-ils quand on sait le rôle qu'a pu jouer le dérèglement du climat ?), il semble bien que des mauvais choix plutôt que la mauvaise chance expliquent les difficultés actuelles qui, aux yeux de certains observateurs, risquent de s'installer.
Est-ce que l'ère de la nourriture à bas prix est derrière nous ? Sans une remise en cause des stratégies déployées depuis une vingtaine d'années, tant dans le Nord que dans le Sud, la crise ne peut que s'aggraver.
Je ne suis pas un rabat-joie. Il faut faire l'éloge du pain avec ferveur, notamment de celui dit "de tradition française", chose vivante ensemencée tous les jours par le boulanger qui "monte la pâte", mène la première fermentation décisive, et fabrique sans additifs, engendrant des arômes envoûtants et des saveurs somptueuses.
Aliment de partage, le pain inspire une pensée de solidarité avec ceux qui en manquent. Mais ce serait encore mieux si la fête, historiquement souvent proche de la révolte, débouchait davantage sur la réflexion citoyenne que sur la compassion bien intentionnée. Car la baguette est d'abord politique, avant d'être magique. Comme disait Jean Anouilh : "J'aime la réalité, elle a le goût du pain."
Moment de liesse nostalgique d'une ère plus simple, la Fête du pain se nourrit de la forte charge symbolique, tant sacrée que profane, de cette denrée, qui, pour n'être plus de première nécessité, continue de tenir les Français dans leur imaginaire et leur inconscient collectif.
mercredi 7 mai 2008
Sarkozy, l’homme-discours
Libéblog par Giorgione – 06/05 -
Nicolas Sarkozy est l’homme-discours. Ce fut d’abord son métier (l’avocat, en argot, s’est longtemps dit «le bavard»), c’est maintenant sa fonction. Le président de la République, en effet, c’est le Verbe, solennisé, ritualisé (allocution pour la nouvelle année, hommage au dernier poilu de la Grande Guerre, déplacements et donc discours à l’étranger, devant le Sénat américain, le parlement britannique).
Cette parole est aussi événement dramatique : «Le Président va parler» ou bien «Il va s’exprimer», disent les journalistes et les commentateurs. Le régime de cette parole, c’est «la grande phrase» ; mais à la différence d’un de Gaulle, d’un Mitterrand (lui aussi avocat) qui travaillaient, qui écrivaient très soigneusement leurs discours, ces «grandes phrases», à ce que l’on sait publiquement, ne sont pas les siennes : elles sont le fait de ceux qu’on appelle «scribes», «porte-plume», mais qu’on devrait appeler plus proprement logographes, comme il y en eut dans la démocratie athénienne.
Le Président est donc un diseur.
Ce sont aussi —et depuis dix mois, quelle récolte !— les «petites phrases» : elles émanent d’un président plus proche, moins contraint par sa fonction, déboutonné pour ainsi dire : entretiens à bâtons rompus, conférences ou points de presse, dialogue sur le vif avec tel ou tel citoyen.
Improvisées, on le suppose, elles émanent de lui, c’est bien lui qui parle, pas besoin de logographe, de prompteur ou d’oreillette qui soufflerait la bonne réplique. On pourrait s’attendre à quelque chose de personnel : qu’en est-il ? On se rappelle le «Avec Carla, c’est du sérieux !», le «Descends un peu si t’es un homme» adressé au pécheur du Guilvinec et enfin le très célèbre «Casse-toi, pauvre con !» du Salon de l’agriculture.
La première témoigne de l’invasion du public par le privé : beaucoup l’ont souligné, n’y revenons que pour remarquer ceci : Malraux disait qu’avec de Gaulle, il n’y avait pas de Charles ; avec Sarkozy on a envie de dire qu’il y a trop de Nicolas. C’est surtout une réplique de sit-com ou de série sentimentale (Amour, gloire et beauté ou Les Feux de l’amour) et l’on peut dire la même chose des deux autres apostrophes, elles relevant davantage du film d'hommes, entre le dialogue d’Audiard —moins l’invention verbale— et l’invective du chauffeur de taxi.
Toujours est-il que ces trois petites phrases donnent une curieuse impression : le président n’invente guère, il parle comme tout le monde et s'agissant de «Casse-toi…» il parle comme un Bigard croit que tout le monde parle. Et donc dans le cas des «grandes phrases» comme dans celui des «petites», ce sont toujours les mots des autres. Nicolas reste un diseur.
D’ailleurs chez lui tout devient discours, tout est utilisé, mobilisé, pour «communiquer», pour dire : c’est l’image en particulier qui est chargée de la tâche. Télévisions, photographes, sont autant de moyens captés, fort habilement, pour signifier : le jogging complaisamment exhibé, veut dire : «je ne suis ni malade, ni vieux (suivez mon regard !)» ; l’idylle à Disneyland ou en Egypte ou à Pétra veut dire : «je ne cache pas ma vie privée, moi (suivez mon regard !)».
Il lui arrive aussi de se taire : silence radio, quand il y a des grèves, au moment des municipales. Se faisant rare, absente, on l’attend, cette parole. On aimerait bien une grande phrase, même une petite ferait l’affaire. Espérée ou crainte cette parole muette occupe tout un espace, disqualifie les autres qui peuvent bien parler, mais LUI que dira-t-il ? Tout aussi solennel que la parole, le silence fait parler, parle. Il parle même très solennellement, en vrai président : chapeau l’artiste ! Ainsi même quand il ne parle pas, le Président parle, dit encore. Et dit quoi ? Il dit : «Moi, moi, moi.» Le diseur ne dit que cela.
Cela fait, au total, beaucoup de mots : c’est dire s’il relève d’une approche purement rhétorique ! Oui, beaucoup de mots, soit en version shakespearienne : «Words, words, words» ou si l’on préfère, en version plus people, en version Dalida : «Paroles, paroles.»

lundi 5 mai 2008
Les mots politiquement corrects ont aussi du sens
Ouest-France – Dimanche 4 mai - Anne-Elisabeth BERTUCCI.
Développement durable, équitable, éco... À force d'être galvaudés, ces termes finissent par perdre leur substance. Spécialiste des signes et des mots, Mariette Darrigrand se livre à un décryptage de ce langage omniprésent.
Mots éponges qui génèrent le flou. Mots valises qui, à force d'être emplis d'idées, ne signi-fient plus rien. Développement durable, solidaire, éco-ci, éco-là... Usées jusqu'à la corde, ces terminologies se voient détournéesde leur engagement militant. Galvaudées, elles échappent même à ceux qui les ont créées. On les brevète comme les trouvailles du concours Lépine, on les dépose comme une marque commerciale. Pour autant, la plupart de ces mots possèdent un véritable sens. Mariette Darrigrand, sémiologue (1), se livre à un décryptage impertinent...
Ì Développement durable : « Je défends cette expression car elle révèle le souci d'écologie de notre époque, en lien avec les générations futures. Le sentiment écologique n'a jamais réussi à s'imposer tant qu'il concernait les questions d'espace (préserver la nature). Aujourd'hui, l'écologie intéresse car elle propose de faire une promesse sur le temps. Je pense donc qu'il peut... durer. C'est un mot novateur et fort qui séduit le public. Du coup, victime de son succès, il essaime partout. Le couple est durable, la plante verte est durable... au risque d'affaiblir son sens. »
Ì Éco- (citoyenneté, tourisme, etc.) : « Je suis moins indulgente avec ce préfixe, sorte de mot-outil qu'on adosse à tout parce que c'est pratique. Je ne pense pas qu'il soit porteur d'une grande notion. Éco est tendance alors qu'écologie, lui, est daté. Il appartient au registre de la politique politicienne des années 90. D'ailleurs, un Nicolas Hulot ne parle pas « d'écologie », mais plutôt de « belle planète » dans ses discours. De plus, ce préfixe est ambivalent : éco, c'est écologie mais aussi économie... De quoi créer la confusion. Dans ce cas-là, je fais du tri sélectif et je le jette volontiers dans la poubelle des rebus sémantiques ! »
Ì Altermondialiste : « Il a remplacé le terme « antimondialiste ». Les gens d'Attac, qui portaient ce courant politique, lui ont préféré ce terme plus réformiste et moins révolutionnaire. Du coup, la révolution appartient aujourd'hui à la gauche radicale (LCR, LO...) et les altermondialistes ont disparu du paysage politique français. Par contre, le slogan « Un autre monde est possible » a essaimé... Il appartient aux forces progressistes de répondre à cette attente de l'alter. »
Ì Solidaire : « Très intéressant ! Lui aussi est daté des années 80. Il vient d'une conscience compassionnelle. Cependant, je pense qu'il est en train d'être réinventé. Dans le monde globalisé actuel, on ne fait plus du développement avec les pays du tiers-monde, mais on est solidaire (avec les pays du Sud, ndlr). La solidarité, c'est un partenariat animé par une force en couple. »
Ì Équitable : « Il séduit la grande consommation qui l'utilise largement. Pour le consommateur, il est facile à intégrer. De plus, les marques jouent sur l'anagramme, comme par exemple avec « éthiquable ». C'est un mot tendance. Le consommateur qui achète équitable se sent relié aux petits producteurs de café du Pérou, et a donc le sentiment de faire quelque chose de bien pour le monde... »
(1) Auteur de l'essai Ces mots qui nous gouvernent, Bayard, 16 €. Mariette Darrigrand dirige le cabinet « Des faits et des signes », spécialisé dans l'analyse du discours médiatique.
samedi 3 mai 2008
Le paradoxe du sarkozysme, par Christian Salmon
LE MONDE | 02.05.08 | 14h56
Au cours de sa dernière intervention télévisée, Nicolas Sarkozy a justifié l'envoi de troupes en Afghanistan par l'impossibilité de dialoguer avec "des gens qui ont amputé d'une main une femme parce qu'elle avait mis du vernis à ongles". Une référence à la cruauté des talibans si souvent répétée qu'on ne se soucie plus d'en vérifier l'authenticité, comme si la cruauté des châtiments - de la lapidation des femmes adultères à l'interdiction pour les jeunes filles d'aller à l'école - nous dispensait d'enquêter.
L'histoire circule sur Internet depuis des années dans d'innombrables versions. Parfois la victime est une petite fille de 10 ans. Parfois c'est une femme. Le plus souvent, on rapporte que les talibans se "contentaient", si l'on ose dire, d'arracher les ongles. Dans la version présidentielle, on a amputé la main.
Il est étrange qu'aucune enquête sérieuse ne soit venue questionner les modes de diffusion d'une telle rumeur. Une source semble en être un rapport d'Amnesty International datant de 1997 dont les conclusions étaient bien plus modestes que les commentaires qu'elle a inspirés. "
Dans un cas au moins, écrivait l'organisation humanitaire, les châtiments infligés ont pris la forme d'une mutilation. En octobre 1996, des talibans auraient sectionné l'extrémité du pouce d'une femme dans le quartier de Khair Khana à Kaboul. Cette "punition" avait apparemment été infligée à cette femme car elle portait du vernis à ongles."
Sam Gardiner, un colonel de l'armée américaine, qui a enquêté sur la communication de guerre des campagnes en Afghanistan et en Irak, a démontré récemment que "l'histoire des ongles arrachés" avait été choisie par Alastair Campbell, le conseiller de Tony Blair, pour illustrer les violences faites aux femmes par les "étudiants en théologie" et diffusée massivement pour convaincre l'opinion publique et les gouvernements européens qui hésitaient à se joindre à la coalition internationale dirigée par les Etats-Unis.
La même story fut diffusée à Washington et à Londres, en suivant des scénographies identiques, allant parfois jusqu'à utiliser les mêmes phrases. Dès novembre 2001, a révélé Sam Gardiner, "l'orchestration de la campagne en faveur des femmes afghanes témoignait de similitudes frappantes dans le timing et les scénarios utilisés à Londres et à Washington".
Le 17 novembre 2001, Laura Bush, la première dame des Etats-Unis, déclare : "Seuls les terroristes et les talibans menacent d'arracher les doigts qui ont les ongles vernis." Et Cherie Blair, son homologue britannique, d'affirmer (à Londres le lendemain) : "En Afghanistan, si vous avez du vernis à ongles, vous pouvez avoir les ongles arrachés."
Au cours d'une conférence à l'université de Strathclyde, en Ecosse (7-9 septembre 2007), Gardiner a décrit comment les scénarios quotidiens préparés par le centre d'information de la Maison Blanche étaient en fait alimentés par Alastair Campbell, du 10 Downing Street. Jim Wilkinson, qui travaillait à l'époque au bureau de la communication stratégique à la Maison Blanche, se félicita de l'efficacité de cette campagne, "la meilleure chose que nous ayons faite pour obtenir le soutien de pays où la coalition antiterroriste se heurtait à un grand scepticisme".
En laissant autant d'influence aux "storytellers politiques", a estimé le colonel Gardiner, Bush et Blair ont terni la "crédibilité" de leurs pays : "Ce sera un traumatisme plus grand encore peut-être que pour le Vietnam lorsque nous devrons nous retirer d'Irak. (...) Les hommes politiques se heurteront à une opinion qui refusera de les croire même s'ils disent la vérité."
Est-ce le début d'une prise de conscience en Grande-Bretagne des méfaits du storytelling ? Lors d'une visite en Irak en juin 2007, Gordon Brown a promis que les futures analyses de la situation militaire, présentées par les services de renseignement, seraient indépendantes du pouvoir politique.
Ignorant les leçons du blairisme, Nicolas Sarkozy, lui, continue d'imiter le couple Blair-Campbell, jusqu'à reprendre ses méthodes et son langage quand il s'agit de convaincre l'opinion de s'engager davantage en Afghanistan. Comme eux, il récolte les fruits de cette stratégie qui aboutit à faire de l'action gouvernementale une pure entreprise de communication et qui, loin de gagner la confiance des électeurs, généralise l'incrédulité.
Ce diagnostic s'impose en Grande-Bretagne alors que l'on entre dans l'après-Blair. "Bien avant que la brouille due à la guerre en Irak ne ternisse complètement la réputation du gouvernement en matière de vérité, écrit par exemple le spécialiste des médias Raymond Kuhn dans un livre bilan des années Blair (Blair's Britain sous la direction d'Anthony Seldon), l'une des caractéristiques des années pendant lesquelles Blair a dirigé le New Labour a été aux yeux de nombreux électeurs l'association avec les petites phrases et le spin." En somme : trop de communication tue la communication.
"Vers le milieu du premier mandat de Blair, ajoute Kuhn, les articles critiques envers les tentatives du gouvernement de contrôler l'agenda médiatique ont commencé à remplacer les commentaires qui, jusqu'alors, faisaient l'éloge du professionnalisme de la machine médiatique du New Labour."
Une inflexion qui semble inspirer le changement d'attitude de la presse française à l'égard de M. Sarkozy. Et expliquer sa chute dans les sondages. L'inflation d'histoires ruine la crédibilité du narrateur. L'habileté, à trop s'avouer, se dément. C'est le paradoxe du sarkozysme.
Un quart d'heure avant la révolte ?, par François Dubet
LE MONDE | 02.05.08 | 14h54
François Dubet est sociologue à l'université de Bordeaux-II, EHESS
Au train où vont les choses, les commémorations de Mai 68 pourraient bien prendre l'allure d'un remake. Les corporations protégées se sentent menacées ; et pas seulement les cheminots. Les jeunes des "banlieues" sont toujours dans une sourde dissidence et les braises des émeutes ne s'éteindront pas de sitôt.
Bonne nouvelle : les salariés les plus mal payés et les plus maltraités ne se taisent plus, à l'image des employés des supermarchés. Les lycéens et les étudiants les plus inquiets se mobilisent et se mobiliseront à la première occasion. Les fonctionnaires, les chercheurs et les professionnels de la culture se sentent abandonnés.
Les policiers eux-mêmes en ont assez de "faire du chiffre". Le prix des achats quotidiens augmente bien plus vite que les revenus. Les classes moyennes craignent que leurs enfants ne trouvent plus de place honorable. Les jeunes sont maintenant défavorisés, ils le savent et en veulent aux plus âgés qui craignent pour leurs retraites...
Bref, tous ou presque sont mécontents, même si c'est pour des raisons différentes, et souvent même pour des raisons opposées. Et, pendant ce temps, les très hauts revenus explosent et s'affichent comme le font les nouveaux riches : on n'a jamais vendu autant de voitures de luxe et les places des ports de plaisance ne satisfont pas la demande.
Le climat n'est pas à la révolution, il est celui que décrivait si bien Que la fête commence !, le film de Tavernier racontant une société se déchirant profondément quand la petite noblesse et les paysans n'y croyaient plus alors que la Régence s'amusait.
Après les élections municipales, tout devient possible, car la popularité du prince est aussi basse que la croissance : qu'il parle ou qu'il se taise, qu'il avance ou qu'il recule, il paraît s'enfoncer dans une spirale d'illégitimité.
L'air du temps n'est pas sans rappeler celui qui a précédé Mai 68. Alors que la France semblait s'ennuyer, les salariés pensaient qu'ils ne profitaient pas de la richesse, et les grèves se multipliaient, bien avant le mois de mai. Les "groupuscules" élargissaient leur influence comme le fait maintenant la gauche de la gauche, alors que, hier comme aujourd'hui, la gauche parlementaire semblait trop incertaine pour gouverner.
A y regarder de près, le climat social est bien plus mauvais aujourd'hui qu'il ne l'était voici quarante ans. Pourtant, tout oppose les deux périodes et, si la fête recommence demain, elle ne sera pas la répétition de Mai 68. A bien des égards, elle en sera même l'opposé.
Le gaullisme étouffait la société parce qu'il incarnait un trop plein d'Etat, une forme de monarchie républicaine dont bien des Français, notamment les plus jeunes et les plus "modernes", ne voulaient plus.
Aujourd'hui, Nicolas Sarkozy incarne la faiblesse et les caprices de l'Etat au-delà d'un volontarisme verbal qui semble de plus en plus velléitaire et inconstant. Il incarne plus l'arrogance et la légèreté des plus riches que le poids des institutions.
En même temps, si l'opinion s'en détache dès qu'il s'agit de réformer la société, elle approuve les politiques de sécurité, cependant plus démonstratives qu'efficaces, elle soutient les accents des contre-réformes, elle approuve les leçons de morale en reprochant aux dirigeants de ne pas s'y plier, elle reste sourdement hostile aux migrants et à l'Europe. Elle déteste le narcissisme et le clinquant, elle craint le libéralisme et elle aime l'ordre.
Au-delà d'une critique morale des politiques sécuritaires les plus scandaleuses, la gauche de la gauche elle-même mêle des appels révolutionnaires à la nostalgie d'un ordre national républicain au nom duquel l'avenir serait plus derrière que devant nous, au nom duquel la nation nous protégerait mieux que l'Europe. Aussi la "fête" pourrait-elle être l'appel à un ordre d'autant plus parfait qu'il est perdu, bien plus qu'un désir de changement.
Mai 68 a été porté par un désir de libération. Nous vivons aujourd'hui les angoisses et les épreuves de la liberté, et pas seulement de la liberté économique. De tous les pays comparables, les jeunes Français sont ceux qui croient le moins aux vertus du marché, ceux qui ont le moins confiance dans les institutions, ceux qui ont le moins confiance en eux-mêmes, ceux qui pensent que leur avenir et celui de leur société est le plus sombre, et ceux qui sont le moins disposés à financer les retraites des aînés.
Les enquêtes nous apprennent aussi que les jeunes Français sont les seuls à penser que l'éducation doit apprendre la discipline plutôt que l'autonomie personnelle. Sur ce point, Mai 68 s'est renversé. Il est vrai que la croissance et le quasi-plein-emploi des années 1960 rendaient le partage plus facile hier et que l'avenir semblait plus ouvert. Il est vrai aussi que l'incapacité de la gauche à dessiner une véritable alternative réformiste, et donc à faire son travail en dehors d'une bonne gestion locale, ne laisse guère d'autre alternative à la révolte que la juxtaposition de défenses contradictoires.
Personne ne peut dire ce qui va se passer dans les mois qui viennent, et peut-être ne se passera-t-il rien de marquant. Personne ne peut savoir si la fête éclatera. Mais tous les ingrédients de l'explosion sont présents : faible adhésion au pouvoir, faiblesse tout aussi grande de l'opposition, addition de frustrations et de plaintes... Il suffit qu'une "maladresse" assemble ces éléments pour que la fête recommence. Dans ce cas, elle ne sera ni le retour de Mai 68 ni son refus, elle en sera comme l'image renversée.
vendredi 2 mai 2008
La crise financière de 2007-2008 : réflexions
L’encyclopédie de l’Agora- Jacques Dufresne-
Quand on construit tout un édifice financier sur l'hypothèse que la valeur des maisons va toujours croître, quels que soient les profits que l'on tirera artificiellement de cette croissance, c'est que l'ultime lien avec le réel a été rompu...ce qui explique, en profondeur, pourquoi l'humanité est menacée de famine en ce moment. La crise financière et la crise alimentaire ont une une cause commune: l'oubli du réel.
Et alors que pour mener la lutte contre le réchauffement climatique, il faut présumer que l'économie peut être subordonnée à des valeurs, nous avons sous les yeux le spectacle d'une économie à laquelle toutes les valeurs sont subordonnées.
La crise des subprimes, dont le coût, en date du 8 avril 2008, s'élevait à près de mille milliards de dollars, selon le FMI, a été, pour plusieurs, l'occasion de découvrir que les prêts hypothécaires sont devenus une chose aussi difficile à comprendre pour le commun des mortels que la physique nucléaire ou les nanotechnologies. Chacun estime donc normal qu'on s'en remette aux spécialistes pour y voir clair, sans trop s'inquiéter du fait que les mêmes spécialistes, étant aussi les responsables de la catastrophe, on les institue ainsi juges dans leur propre procès.
L' ABC de la crise des subprimes.
"Au départ tout est simple, écrit Jacques Gravereau. Il s'agit d'élargir l'accès au marché immobilier américain à tous les ménages, même les plus fragiles. Les banques prêtent donc aux dits ménages en créant une prime exceptionnelle (subprime) pour le risque de défaut. Elles vont ainsi détenir dans leurs comptes une quantité de papier, contrepartie de ces prêts risqués, qui sont autant de revenus futurs au fur et à mesure des remboursements supposés. Rien que du potentiel positif donc.
Les banques vont alors amalgamer tous les titres financiers et composer un gros paquet virtuel découpé par morceaux. Ces morceaux sont revendus à d'autres banques, dotés d'une valeur et d'un cours." Mais comment la banque peut-elle s'accommoder d'une telle pratique? Le non initié est d'abord porté à croire que c'est aux dépens du propriétaire que le vaste réseau de profiteurs se met en place. Ce n'est pas tout à fait vrai, sa maison prend de la valeur, ce qui lui permet de négocier un second contrat avantageux après deux ans de faible coût d’intérêts.
Sommes-nous encore sur terre? Quel est donc ce jeu merveilleux auquel tous les joueurs gagnent ? C'est le jeu du partage de la croissance annuelle de la valeur des maisons.
Une crise philosophique
Au Moyen Age, une crise comme celle des subprimes aurait donné lieu à une bulle pontificale, à une multitude d'admonestations dans les sermons, à des excommunications exemplaires et sans doute à l'érection de quelques bûchers. Le péché d'usure était alors l'un des plus sévèrement punis et l'argent obtenu autrement que par le travail, par des intérêts sur un prêt, par exemple, était considéré comme mal acquis. Les affaires étaient subordonnées à la théologie et intégrées à un système philosophique à la fois théorique et pratique présentant un haut degré de cohérence.
Sans doute faut-il se féliciter de ce que les affaires se soient émancipées de cette tutelle. Les historiens de l'économie n'ont pas manqué en tout cas de nous rappeler que le capitalisme a dû son essor à cette libération, dont la réforme protestante a été l'un des moments décisifs. La crise des subprimes nous rappelle toutefois fort à propos que la libération prend la forme inquiétante de l'irresponsabilité ou pire encore de l'impuissance devant une machine emballée. Les bénéfices des banques depuis deux ans auraient dû servir d'alerte. C'était le signe d'un emballement. On ne gagne pas beaucoup d'argent sans prendre de gros risques. On s'étonne maintenant de grandes pertes. Il aurait fallu être plus vigilant sur les gains. Tout le monde a laissé faire. Les Etats-Unis ont laissé se former cette bulle qui soutenait leur économie.
Rassemblez tous les sous-systèmes formels ainsi à l’œuvre dans le monde et vous aurez bientôt sous les yeux le grand responsable de la crise des subprimes: le Système, irresponsable par définition; le Système technicien qui n’obéit qu'à une loi, celle de l'efficacité croissante, de l'accélération de la vitesse d'exécution. Parmi tous les désirs humains, un seul est parfaitement compatible avec ce Système: celui de gagner le plus d'argent possible, en produisant le moins possible de biens réels, et avec le moins d'égards possible pour les millions d'être réels qui sont les cobayes involontaires.
Le jugement de valeur ayant été discrédité au cours de la mise en place du Système, on en est réduit à prétendre pouvoir enrayer le mal en cherchant les erreurs techniques, alors que la grande erreur est de s'en remettre au Système plutôt que de lui opposer la cohérence d'une pensée enracinée dans le réel.
jeudi 1 mai 2008
L'engrenage de la technique
Quelques auteurs lucides et courageux osent parfois affirmer qu'il n'y pas de solution prévisible aux problèmes résultant de la croissance démesurée. Quand ces auteurs sont des scienfitiques qui analysent froidement la situation, on éprouve le besoin de s'arrêter pour se demander où et comment l'humanité trouvera l'inspiration nécessaire pour limiter les effets des inévitables implosions, sociales et environnementales.
André Lebeau, dont Daniel Cérézuelle commente ici le dernier livre, L’engrenage de la technique, essai sur une menace planétaire, est l'un de ces scientiques.
Des espoirs mal placés
Face à la montée des risques environnementaux de tout ordres, aux inégalités économiques qui divisent et opposent les sociétés de la planètes, et aux difficultés énergétiques qui s’annoncent, de plus en plus nombreux sont aujourd’hui les esprits qui s’inquiètent des orientations de notre civilisation industrielle et technique et qui mettent leurs espoirs dans la recherche d’un nouveau modèle de développement, qui serait à la fois durable et équitable.
Sous des formes plus ou moins radicales, la plupart de ces esprits généreux cherchent des remèdes au mal-développement dans deux directions complémentaires. D’une part, impulser une nouvelle politique économique capable de mettre fin à la domination du profit et du court terme pour favoriser une meilleure répartition mondiale des ressources de l’économie industrielle. D’autre part, stimuler des démarches de Recherche et Développement visant à éliminer les contreparties environnementales non désirables du progrès technique et industriel. Que l’on fasse confiance (surtout à droite) aux mécanismes du marché, ou qu’on en appelle (surtout à gauche) à la capacité régulatrice de l’Etat, ou enfin que l’on combine ces deux approches dans des proportions très diverses, dans tous ces cas on compte sur les nouvelles technologies et sur un meilleur emploi, plus efficace, plus rationnel et plus juste, des forces productives pour résoudre les problèmes du mal développement moderne.
Pour André Lebeau 1 ces espoirs sont mal placés. Ni la voie « politique » de l’instauration de nouvelles règles du jeu économique, ni la voie « scientiste » de la mise au point de nouvelles technologies industrielles, ni la combinaison des deux ne sont à la hauteur des défis que nous avons à affronter.
Selon cet auteur, en effet, c’est pour des raisons internes, structurelles, et non sociales, que le système technique d’appropriation du monde que les hommes ont mis au point au cours de leur histoire bute désormais sur des limites physiques et biologiques, probablement infranchissables, qui sont celles des capacités de l’écosphère terrestre à soutenir la vie. Pour éviter les crises à venir il ne s’agit plus de partager autrement les fruits de la puissance technique et industrielle. Les soi-disant nouvelles technologies, qui ne sont qu’un prolongement d’un système technique dont elles dépendent et dont elles ne sauraient changer la nature profonde, n’offrent pas non plus une alternative suffisante pour poursuivre le développement de notre économie industrielle. Même sous la variante du « développement durable », notion contradictoire et mystificatrice selon Lebeau, l’idée d’un développement économique indéfini des forces productives n’est pas viable. Les conditions qui ont rendu possible le développement industriel des trois dernier siècles ne peuvent se maintenir ; l’humanité va devoir affronter une réduction de ses ressources énergétiques et donc de sa capacité industrielle ; c’est toute notre civilisation matérielle et les fondements de notre économie qu’il va falloir réformer. Entreprise très difficile puisqu’elle consistera en partie à mettre des freins aux grandes logiques qui ont présidé à la construction de l’appareillage industriel de l’humanité, et parfois même à aller à rebours de cet engrenage de la technique qui nous pousse dans une impasse.
Droit dans le mur
Certes, l’affirmation que de nombreux problèmes peuvent être résolus par la technique n’est pas dépourvue de fondement, comme en témoigne d’ailleurs le passé de l’espèce humaine. La question est de savoir comment ne pas pousser trop loin l’optimisme. Selon André Lebeau, « Nous vivons l’instant singulier, dans l’histoire de l’espèce, où de toutes parts elle se heurte aux limites de la planète.[…]. Laissée à elle-même, la dynamique de l’évolution technique nous expose nécessairement à des tensions environnementales et à des contradictions sociales qui peuvent rapidement conduire notre civilisation technicienne aux « portes de la nuit », puisque tel est le titre du dixième et dernier chapitre de ce livre. En effet il découle de la nature profonde de notre système technique que son expansion toujours accélérée engendre diverses tensions interdépendantes.
Ces tensions résultent d’abord de l’impasse énergétique. Il est clair que l’échéance de l’épuisement des ressources pétrolières est proche or, « en l’état de la technique il n’existe aucune solution globale à long terme au problème de la source d’énergie primaire. Selon Lebeau il n’y a pas d’échappatoire qui permettrait à l’humanité de poursuivre dans la voie qu’elle suit depuis si longtemps. En particulier il serait utopique de mettre nos espoirs dans une « diaspora spatiale », dans l’idée que la conquête de l’espace nous permettra d’échapper à l’enfermement planétaire.
En fin de compte, seuls des mécanismes culturels peuvent faire contrepoids pour résister à la fuite en avant vers le mur et infléchir dans une nouvelle direction l’évolution de notre système technique. Mais la mise en place en temps voulu d’une nouvelle politique de la technique suppose des conditions qui sont loin d’être garanties. Non seulement faudrait-il que les hommes aient une idée claire des causes de l’impasse actuelle, mais encore faudrait-il aussi qu’ils aient la volonté, voire plus fondamentalement, la capacité, à réorganiser leurs comportements collectifs sur de nouvelles bases.
Ici Lebeau nous prévient que la capacité d’adaptation de l’espèce est limitée par ce qu’il considère comme deux invariants anthropologiques. Il estime que la nécessaire réorientation de l’activité technique de l’humanité va buter d’une part sur « la tendance de l’espèce à se constituer en groupes dotés d’une hiérarchie et qui s’opposent les uns aux autres pour les ressources et pour l’espace » et d’autre part sur la tendance à la « préférence parentale ». Bref, il faudrait que l’homme se mette à vivre à rebours de ce qui, jusqu’à maintenant, a été sa nature.
Un livre qui se veut à la fois neutre et engagé
Tout le livre est guidé par le souci implicite d’éviter aux humains de s’engouffrer au-delà des « portes de la nuit » au risque de perdre leur humanité, et de leur proposer des outils conceptuels qui leur permettront d’aborder la crise qui s’annonce et de mettre en œuvre les réorientations nécessaires.
Le travail accompli par Lebeau va donc au delà du souci de savoir et de comprendre, c’est aussi un geste éthique. Et cela pour deux raisons.
Premièrement, il ne peut y avoir de « crise » du système technique ou bien de « portes de la nuit » que par rapport à l’homme et à des valeurs spirituelles ; la nature rétablira toujours ses équilibres à elle. C’est bien parce qu’il est attaché a des valeurs humaines que Lebeau est capable de percevoir que la crise du système technique est porteuse de « risques » : soit disparition de l’humanité, soit instauration de conditions déshumanisantes. Sans ce souci moral d’éclairer ces risques, Lebeau n’aurait pas pu sélectionner les faits pertinents, les ordonner et de leur donner une cohérence.
Deuxièmement, Lebeau est parfaitement conscient que si la science peut aider à comprendre pourquoi nous sommes au pied du mur, elle ne peut nous dire comment le franchir. Non que l’action soit superflue. Au contraire, il découle de tout le livre qu’elle est nécessaire, voire urgente. Mais Lebeau a la rare sagesse de reconnaître que si l’analyse scientifique est nécessaire pour comprendre notre situation, elle ne suffit pas pour orienter l’action.
« Le choix d’une fin à l’action suppose un choix de valeurs, une attitude morale, qu’ils soient ou non explicites. Quelle fin veut-on assigner à l’existence de l’humanité autre que celle de durer ? Ce n’est pas une interrogation à laquelle l’observation de la nature, amorale et indifférente à l’homme, peut apporter une réponse ». Le livre de Lebeau s’achève donc sur un appel implicite à clarifier les principes d’une nouvelle politique de la technique qui préserverait la possibilité d’une existence pleinement humaine. Il est évident qu’il a des idées sur cette question non-scientifique. On aimerait les connaître.
1. Lebeau , André : L’engrenage de la technique, essai sur une menace planétaire. Gallimard, Paris 2005. 266p.

