lundi 12 mai 2008
"Mauvais pain, mauvais gouvernement !", par Steven L. Kaplan
LE MONDE | 10.05.08
Steven L. Kaplan - Professeur d'histoire européenne à l'université Cornell (Etats-Unis)
Ce sera la semaine de la Fête du pain en France du 12 au 18 mai. Créée voilà douze ans pour aider la boulangerie artisanale à retrouver un moral ébranlé par la concurrence industrielle et par la chute ininterrompue de la consommation depuis 1900, et vouée à sensibiliser le public au retour promis du bon pain, la fête est la célébration d'un métier noble et d'un produit qui reste sui generis, malgré sa banalisation, dans le régime alimentaire quotidien.
Comment donc rester indifférent à cette photo bouleversante (Le Monde du samedi 3 mai) d'un manifestant au Sénégal brandissant un pain sous une banderole appelant "Au secours, on a faim" ? Depuis plusieurs mois, des émeutes et des manifestations contre la cherté et la rareté du pain, des céréales, de l'huile et d'autres produits de base secouent une trentaine de pays, tant en Afrique qu'en Asie et en Amérique latine. Elles nous rappellent que le pain fut pendant des siècles un des grands protagonistes de la scène historique en France.
A l'époque actuelle du pain plaisir et du pain santé, on oublie que cet aliment a été longtemps marqueur de misère et de subordination. Dès avant le Moyen Age jusqu'en 1947, l'histoire française est scandée de milliers d'"émotions" frumentaires et de révoltes du pain. On s'en prenait aux spéculateurs ("les accapareurs") par une violence symbolique ou physique ; on confisquait grains ou farines, y mettant parfois un prix considéré "juste" selon les normes collectives ("la taxation populaire").
Souvent appuyées par les autorités locales, les femmes prenaient l'initiative dans l'attroupement ou le soulèvement, toujours un signe de la gravité de la situation aux yeux du pouvoir. On s'assemblait pour empêcher le départ ("nocturne", donc suspect) des céréales.
Plus tard, en 1947, 6 000 manifestants investissent la préfecture de la Nièvre sur la foi d'une fausse nouvelle signalant le départ à l'étranger d'une importante quantité de blé, tandis que la CGT organise des "sentinelles de nuit" près de Caen pour déjouer "un trafic mystérieux de blé". La revendication canonique est triple : du pain en quantité suffisante, à un prix accessible, et d'une qualité raisonnable.
Contrairement aux idées reçues, les affamés ne sont pas toujours prêts à manger n'importe quoi, même si l'on retrouve trace dans l'Ancien Régime de la consommation de pain fait d'écorce et d'herbe, voire d'os de cadavres broyés, et en Haïti aujourd'hui de boulettes de sucre, d'huile et de boue.
Jules Romains saisit bien la signification du pain pour les Français à la veille du XXe siècle : "Elev(ons) la boulangerie à la hauteur d'une institution nationale : pain gratuit et obligatoire", programme aussi beau et utopique pour l'Hexagone jadis que pour le Maroc ou la Côte d'Ivoire aujourd'hui.
L'élément commun à l'expérience historique française et aux drames actuels est le caractère politique de la question du pain. L'exemple classique : la marche en 1789, en pleine disette, de milliers de femmes sur Versailles pour ramener à Paris "le Boulanger, la Boulangère et le Petit Mitron", c'est-à-dire le prince nourricier, fournisseur de pain en dernière instance.Ce contrat social de subsistance, que Louis XVI n'a pas su respecter, est le ciment de légitimité qui, aujourd'hui encore, lie les gouvernés aux gouvernants.
Craignant d'être débordé par un mouvement populaire contre le manque de pain subventionné, à la suite de bagarres mortelles devant des boulangeries, le régime Moubarak a mobilisé l'armée égyptienne voilà deux semaines pour fabriquer et distribuer cette denrée, dernier rempart de la stabilité politique. Le manque de pain est toujours la faute du gouvernement aux yeux du peuple consommateur. En 1951 en France, où la qualité du pain était en question, "mauvais pain, mauvais gouvernement", disait-on.
L'audace des libéraux des Lumières fut, dans leur projet de régénération, de commencer par le plus difficile, le plus radical et le plus périlleux : le pain. C'est par le pain qu'on démolit la première Bastille idéologique de l'Ancien Régime : la libéralisation du commerce des grains en 1763-1764 inaugure la longue bataille du libéralisme en France, qui dure encore.
Dans une remontrance au roi fustigeant cette "altération de la Constitution française", le Parlement de Rouen écrit à Louis XV : "Que l'on supprime tous les règlements en laissant la liberté indéfinie, on détruit le ressort des sociétés ; les peuples se confondent, les souverains ne sont plus que des grands que quelque éclat distingue mais que nulle utilité accompagne ; ainsy ce système qui paroit tout fonder et établir tend dans le fait à tout ébranler et détruire".
Au lendemain de la seconde guerre mondiale, dans un contexte tendu de pénurie prolongée, le pain resurgit, comme au temps des Lumières, parce que rien ne relie plus fortement la vie réelle à l'administration publique.
Encore une fois, le pain impose un choix politique fondamental entre le dirigisme et le libéralisme, structurant un grand débat qui dépasse la question des subsistances, problème primordial et urgent, mais transitoire à l'âge atomique : il s'agit de redéfinir les attributs et les responsabilités de l'Etat, de décider comment piloter, sur le plan politique et institutionnel, la modernisation de la France.
Aujourd'hui, comme hier, le problème reste politique. S'il y a sécheresse et autres facteurs dits naturels (mais le sont-ils quand on sait le rôle qu'a pu jouer le dérèglement du climat ?), il semble bien que des mauvais choix plutôt que la mauvaise chance expliquent les difficultés actuelles qui, aux yeux de certains observateurs, risquent de s'installer.
Est-ce que l'ère de la nourriture à bas prix est derrière nous ? Sans une remise en cause des stratégies déployées depuis une vingtaine d'années, tant dans le Nord que dans le Sud, la crise ne peut que s'aggraver.
Je ne suis pas un rabat-joie. Il faut faire l'éloge du pain avec ferveur, notamment de celui dit "de tradition française", chose vivante ensemencée tous les jours par le boulanger qui "monte la pâte", mène la première fermentation décisive, et fabrique sans additifs, engendrant des arômes envoûtants et des saveurs somptueuses.
Aliment de partage, le pain inspire une pensée de solidarité avec ceux qui en manquent. Mais ce serait encore mieux si la fête, historiquement souvent proche de la révolte, débouchait davantage sur la réflexion citoyenne que sur la compassion bien intentionnée. Car la baguette est d'abord politique, avant d'être magique. Comme disait Jean Anouilh : "J'aime la réalité, elle a le goût du pain."
Moment de liesse nostalgique d'une ère plus simple, la Fête du pain se nourrit de la forte charge symbolique, tant sacrée que profane, de cette denrée, qui, pour n'être plus de première nécessité, continue de tenir les Français dans leur imaginaire et leur inconscient collectif.
mercredi 7 mai 2008
Sarkozy, l’homme-discours
Libéblog par Giorgione – 06/05 -
Nicolas Sarkozy est l’homme-discours. Ce fut d’abord son métier (l’avocat, en argot, s’est longtemps dit «le bavard»), c’est maintenant sa fonction. Le président de la République, en effet, c’est le Verbe, solennisé, ritualisé (allocution pour la nouvelle année, hommage au dernier poilu de la Grande Guerre, déplacements et donc discours à l’étranger, devant le Sénat américain, le parlement britannique).
Cette parole est aussi événement dramatique : «Le Président va parler» ou bien «Il va s’exprimer», disent les journalistes et les commentateurs. Le régime de cette parole, c’est «la grande phrase» ; mais à la différence d’un de Gaulle, d’un Mitterrand (lui aussi avocat) qui travaillaient, qui écrivaient très soigneusement leurs discours, ces «grandes phrases», à ce que l’on sait publiquement, ne sont pas les siennes : elles sont le fait de ceux qu’on appelle «scribes», «porte-plume», mais qu’on devrait appeler plus proprement logographes, comme il y en eut dans la démocratie athénienne.
Le Président est donc un diseur.
Ce sont aussi —et depuis dix mois, quelle récolte !— les «petites phrases» : elles émanent d’un président plus proche, moins contraint par sa fonction, déboutonné pour ainsi dire : entretiens à bâtons rompus, conférences ou points de presse, dialogue sur le vif avec tel ou tel citoyen.
Improvisées, on le suppose, elles émanent de lui, c’est bien lui qui parle, pas besoin de logographe, de prompteur ou d’oreillette qui soufflerait la bonne réplique. On pourrait s’attendre à quelque chose de personnel : qu’en est-il ? On se rappelle le «Avec Carla, c’est du sérieux !», le «Descends un peu si t’es un homme» adressé au pécheur du Guilvinec et enfin le très célèbre «Casse-toi, pauvre con !» du Salon de l’agriculture.
La première témoigne de l’invasion du public par le privé : beaucoup l’ont souligné, n’y revenons que pour remarquer ceci : Malraux disait qu’avec de Gaulle, il n’y avait pas de Charles ; avec Sarkozy on a envie de dire qu’il y a trop de Nicolas. C’est surtout une réplique de sit-com ou de série sentimentale (Amour, gloire et beauté ou Les Feux de l’amour) et l’on peut dire la même chose des deux autres apostrophes, elles relevant davantage du film d'hommes, entre le dialogue d’Audiard —moins l’invention verbale— et l’invective du chauffeur de taxi.
Toujours est-il que ces trois petites phrases donnent une curieuse impression : le président n’invente guère, il parle comme tout le monde et s'agissant de «Casse-toi…» il parle comme un Bigard croit que tout le monde parle. Et donc dans le cas des «grandes phrases» comme dans celui des «petites», ce sont toujours les mots des autres. Nicolas reste un diseur.
D’ailleurs chez lui tout devient discours, tout est utilisé, mobilisé, pour «communiquer», pour dire : c’est l’image en particulier qui est chargée de la tâche. Télévisions, photographes, sont autant de moyens captés, fort habilement, pour signifier : le jogging complaisamment exhibé, veut dire : «je ne suis ni malade, ni vieux (suivez mon regard !)» ; l’idylle à Disneyland ou en Egypte ou à Pétra veut dire : «je ne cache pas ma vie privée, moi (suivez mon regard !)».
Il lui arrive aussi de se taire : silence radio, quand il y a des grèves, au moment des municipales. Se faisant rare, absente, on l’attend, cette parole. On aimerait bien une grande phrase, même une petite ferait l’affaire. Espérée ou crainte cette parole muette occupe tout un espace, disqualifie les autres qui peuvent bien parler, mais LUI que dira-t-il ? Tout aussi solennel que la parole, le silence fait parler, parle. Il parle même très solennellement, en vrai président : chapeau l’artiste ! Ainsi même quand il ne parle pas, le Président parle, dit encore. Et dit quoi ? Il dit : «Moi, moi, moi.» Le diseur ne dit que cela.
Cela fait, au total, beaucoup de mots : c’est dire s’il relève d’une approche purement rhétorique ! Oui, beaucoup de mots, soit en version shakespearienne : «Words, words, words» ou si l’on préfère, en version plus people, en version Dalida : «Paroles, paroles.»

lundi 5 mai 2008
Les mots politiquement corrects ont aussi du sens
Ouest-France – Dimanche 4 mai - Anne-Elisabeth BERTUCCI.
Développement durable, équitable, éco... À force d'être galvaudés, ces termes finissent par perdre leur substance. Spécialiste des signes et des mots, Mariette Darrigrand se livre à un décryptage de ce langage omniprésent.
Mots éponges qui génèrent le flou. Mots valises qui, à force d'être emplis d'idées, ne signi-fient plus rien. Développement durable, solidaire, éco-ci, éco-là... Usées jusqu'à la corde, ces terminologies se voient détournéesde leur engagement militant. Galvaudées, elles échappent même à ceux qui les ont créées. On les brevète comme les trouvailles du concours Lépine, on les dépose comme une marque commerciale. Pour autant, la plupart de ces mots possèdent un véritable sens. Mariette Darrigrand, sémiologue (1), se livre à un décryptage impertinent...
Ì Développement durable : « Je défends cette expression car elle révèle le souci d'écologie de notre époque, en lien avec les générations futures. Le sentiment écologique n'a jamais réussi à s'imposer tant qu'il concernait les questions d'espace (préserver la nature). Aujourd'hui, l'écologie intéresse car elle propose de faire une promesse sur le temps. Je pense donc qu'il peut... durer. C'est un mot novateur et fort qui séduit le public. Du coup, victime de son succès, il essaime partout. Le couple est durable, la plante verte est durable... au risque d'affaiblir son sens. »
Ì Éco- (citoyenneté, tourisme, etc.) : « Je suis moins indulgente avec ce préfixe, sorte de mot-outil qu'on adosse à tout parce que c'est pratique. Je ne pense pas qu'il soit porteur d'une grande notion. Éco est tendance alors qu'écologie, lui, est daté. Il appartient au registre de la politique politicienne des années 90. D'ailleurs, un Nicolas Hulot ne parle pas « d'écologie », mais plutôt de « belle planète » dans ses discours. De plus, ce préfixe est ambivalent : éco, c'est écologie mais aussi économie... De quoi créer la confusion. Dans ce cas-là, je fais du tri sélectif et je le jette volontiers dans la poubelle des rebus sémantiques ! »
Ì Altermondialiste : « Il a remplacé le terme « antimondialiste ». Les gens d'Attac, qui portaient ce courant politique, lui ont préféré ce terme plus réformiste et moins révolutionnaire. Du coup, la révolution appartient aujourd'hui à la gauche radicale (LCR, LO...) et les altermondialistes ont disparu du paysage politique français. Par contre, le slogan « Un autre monde est possible » a essaimé... Il appartient aux forces progressistes de répondre à cette attente de l'alter. »
Ì Solidaire : « Très intéressant ! Lui aussi est daté des années 80. Il vient d'une conscience compassionnelle. Cependant, je pense qu'il est en train d'être réinventé. Dans le monde globalisé actuel, on ne fait plus du développement avec les pays du tiers-monde, mais on est solidaire (avec les pays du Sud, ndlr). La solidarité, c'est un partenariat animé par une force en couple. »
Ì Équitable : « Il séduit la grande consommation qui l'utilise largement. Pour le consommateur, il est facile à intégrer. De plus, les marques jouent sur l'anagramme, comme par exemple avec « éthiquable ». C'est un mot tendance. Le consommateur qui achète équitable se sent relié aux petits producteurs de café du Pérou, et a donc le sentiment de faire quelque chose de bien pour le monde... »
(1) Auteur de l'essai Ces mots qui nous gouvernent, Bayard, 16 €. Mariette Darrigrand dirige le cabinet « Des faits et des signes », spécialisé dans l'analyse du discours médiatique.
samedi 3 mai 2008
Le paradoxe du sarkozysme, par Christian Salmon
LE MONDE | 02.05.08 | 14h56
Au cours de sa dernière intervention télévisée, Nicolas Sarkozy a justifié l'envoi de troupes en Afghanistan par l'impossibilité de dialoguer avec "des gens qui ont amputé d'une main une femme parce qu'elle avait mis du vernis à ongles". Une référence à la cruauté des talibans si souvent répétée qu'on ne se soucie plus d'en vérifier l'authenticité, comme si la cruauté des châtiments - de la lapidation des femmes adultères à l'interdiction pour les jeunes filles d'aller à l'école - nous dispensait d'enquêter.
L'histoire circule sur Internet depuis des années dans d'innombrables versions. Parfois la victime est une petite fille de 10 ans. Parfois c'est une femme. Le plus souvent, on rapporte que les talibans se "contentaient", si l'on ose dire, d'arracher les ongles. Dans la version présidentielle, on a amputé la main.
Il est étrange qu'aucune enquête sérieuse ne soit venue questionner les modes de diffusion d'une telle rumeur. Une source semble en être un rapport d'Amnesty International datant de 1997 dont les conclusions étaient bien plus modestes que les commentaires qu'elle a inspirés. "
Dans un cas au moins, écrivait l'organisation humanitaire, les châtiments infligés ont pris la forme d'une mutilation. En octobre 1996, des talibans auraient sectionné l'extrémité du pouce d'une femme dans le quartier de Khair Khana à Kaboul. Cette "punition" avait apparemment été infligée à cette femme car elle portait du vernis à ongles."
Sam Gardiner, un colonel de l'armée américaine, qui a enquêté sur la communication de guerre des campagnes en Afghanistan et en Irak, a démontré récemment que "l'histoire des ongles arrachés" avait été choisie par Alastair Campbell, le conseiller de Tony Blair, pour illustrer les violences faites aux femmes par les "étudiants en théologie" et diffusée massivement pour convaincre l'opinion publique et les gouvernements européens qui hésitaient à se joindre à la coalition internationale dirigée par les Etats-Unis.
La même story fut diffusée à Washington et à Londres, en suivant des scénographies identiques, allant parfois jusqu'à utiliser les mêmes phrases. Dès novembre 2001, a révélé Sam Gardiner, "l'orchestration de la campagne en faveur des femmes afghanes témoignait de similitudes frappantes dans le timing et les scénarios utilisés à Londres et à Washington".
Le 17 novembre 2001, Laura Bush, la première dame des Etats-Unis, déclare : "Seuls les terroristes et les talibans menacent d'arracher les doigts qui ont les ongles vernis." Et Cherie Blair, son homologue britannique, d'affirmer (à Londres le lendemain) : "En Afghanistan, si vous avez du vernis à ongles, vous pouvez avoir les ongles arrachés."
Au cours d'une conférence à l'université de Strathclyde, en Ecosse (7-9 septembre 2007), Gardiner a décrit comment les scénarios quotidiens préparés par le centre d'information de la Maison Blanche étaient en fait alimentés par Alastair Campbell, du 10 Downing Street. Jim Wilkinson, qui travaillait à l'époque au bureau de la communication stratégique à la Maison Blanche, se félicita de l'efficacité de cette campagne, "la meilleure chose que nous ayons faite pour obtenir le soutien de pays où la coalition antiterroriste se heurtait à un grand scepticisme".
En laissant autant d'influence aux "storytellers politiques", a estimé le colonel Gardiner, Bush et Blair ont terni la "crédibilité" de leurs pays : "Ce sera un traumatisme plus grand encore peut-être que pour le Vietnam lorsque nous devrons nous retirer d'Irak. (...) Les hommes politiques se heurteront à une opinion qui refusera de les croire même s'ils disent la vérité."
Est-ce le début d'une prise de conscience en Grande-Bretagne des méfaits du storytelling ? Lors d'une visite en Irak en juin 2007, Gordon Brown a promis que les futures analyses de la situation militaire, présentées par les services de renseignement, seraient indépendantes du pouvoir politique.
Ignorant les leçons du blairisme, Nicolas Sarkozy, lui, continue d'imiter le couple Blair-Campbell, jusqu'à reprendre ses méthodes et son langage quand il s'agit de convaincre l'opinion de s'engager davantage en Afghanistan. Comme eux, il récolte les fruits de cette stratégie qui aboutit à faire de l'action gouvernementale une pure entreprise de communication et qui, loin de gagner la confiance des électeurs, généralise l'incrédulité.
Ce diagnostic s'impose en Grande-Bretagne alors que l'on entre dans l'après-Blair. "Bien avant que la brouille due à la guerre en Irak ne ternisse complètement la réputation du gouvernement en matière de vérité, écrit par exemple le spécialiste des médias Raymond Kuhn dans un livre bilan des années Blair (Blair's Britain sous la direction d'Anthony Seldon), l'une des caractéristiques des années pendant lesquelles Blair a dirigé le New Labour a été aux yeux de nombreux électeurs l'association avec les petites phrases et le spin." En somme : trop de communication tue la communication.
"Vers le milieu du premier mandat de Blair, ajoute Kuhn, les articles critiques envers les tentatives du gouvernement de contrôler l'agenda médiatique ont commencé à remplacer les commentaires qui, jusqu'alors, faisaient l'éloge du professionnalisme de la machine médiatique du New Labour."
Une inflexion qui semble inspirer le changement d'attitude de la presse française à l'égard de M. Sarkozy. Et expliquer sa chute dans les sondages. L'inflation d'histoires ruine la crédibilité du narrateur. L'habileté, à trop s'avouer, se dément. C'est le paradoxe du sarkozysme.
Un quart d'heure avant la révolte ?, par François Dubet
LE MONDE | 02.05.08 | 14h54
François Dubet est sociologue à l'université de Bordeaux-II, EHESS
Au train où vont les choses, les commémorations de Mai 68 pourraient bien prendre l'allure d'un remake. Les corporations protégées se sentent menacées ; et pas seulement les cheminots. Les jeunes des "banlieues" sont toujours dans une sourde dissidence et les braises des émeutes ne s'éteindront pas de sitôt.
Bonne nouvelle : les salariés les plus mal payés et les plus maltraités ne se taisent plus, à l'image des employés des supermarchés. Les lycéens et les étudiants les plus inquiets se mobilisent et se mobiliseront à la première occasion. Les fonctionnaires, les chercheurs et les professionnels de la culture se sentent abandonnés.
Les policiers eux-mêmes en ont assez de "faire du chiffre". Le prix des achats quotidiens augmente bien plus vite que les revenus. Les classes moyennes craignent que leurs enfants ne trouvent plus de place honorable. Les jeunes sont maintenant défavorisés, ils le savent et en veulent aux plus âgés qui craignent pour leurs retraites...
Bref, tous ou presque sont mécontents, même si c'est pour des raisons différentes, et souvent même pour des raisons opposées. Et, pendant ce temps, les très hauts revenus explosent et s'affichent comme le font les nouveaux riches : on n'a jamais vendu autant de voitures de luxe et les places des ports de plaisance ne satisfont pas la demande.
Le climat n'est pas à la révolution, il est celui que décrivait si bien Que la fête commence !, le film de Tavernier racontant une société se déchirant profondément quand la petite noblesse et les paysans n'y croyaient plus alors que la Régence s'amusait.
Après les élections municipales, tout devient possible, car la popularité du prince est aussi basse que la croissance : qu'il parle ou qu'il se taise, qu'il avance ou qu'il recule, il paraît s'enfoncer dans une spirale d'illégitimité.
L'air du temps n'est pas sans rappeler celui qui a précédé Mai 68. Alors que la France semblait s'ennuyer, les salariés pensaient qu'ils ne profitaient pas de la richesse, et les grèves se multipliaient, bien avant le mois de mai. Les "groupuscules" élargissaient leur influence comme le fait maintenant la gauche de la gauche, alors que, hier comme aujourd'hui, la gauche parlementaire semblait trop incertaine pour gouverner.
A y regarder de près, le climat social est bien plus mauvais aujourd'hui qu'il ne l'était voici quarante ans. Pourtant, tout oppose les deux périodes et, si la fête recommence demain, elle ne sera pas la répétition de Mai 68. A bien des égards, elle en sera même l'opposé.
Le gaullisme étouffait la société parce qu'il incarnait un trop plein d'Etat, une forme de monarchie républicaine dont bien des Français, notamment les plus jeunes et les plus "modernes", ne voulaient plus.
Aujourd'hui, Nicolas Sarkozy incarne la faiblesse et les caprices de l'Etat au-delà d'un volontarisme verbal qui semble de plus en plus velléitaire et inconstant. Il incarne plus l'arrogance et la légèreté des plus riches que le poids des institutions.
En même temps, si l'opinion s'en détache dès qu'il s'agit de réformer la société, elle approuve les politiques de sécurité, cependant plus démonstratives qu'efficaces, elle soutient les accents des contre-réformes, elle approuve les leçons de morale en reprochant aux dirigeants de ne pas s'y plier, elle reste sourdement hostile aux migrants et à l'Europe. Elle déteste le narcissisme et le clinquant, elle craint le libéralisme et elle aime l'ordre.
Au-delà d'une critique morale des politiques sécuritaires les plus scandaleuses, la gauche de la gauche elle-même mêle des appels révolutionnaires à la nostalgie d'un ordre national républicain au nom duquel l'avenir serait plus derrière que devant nous, au nom duquel la nation nous protégerait mieux que l'Europe. Aussi la "fête" pourrait-elle être l'appel à un ordre d'autant plus parfait qu'il est perdu, bien plus qu'un désir de changement.
Mai 68 a été porté par un désir de libération. Nous vivons aujourd'hui les angoisses et les épreuves de la liberté, et pas seulement de la liberté économique. De tous les pays comparables, les jeunes Français sont ceux qui croient le moins aux vertus du marché, ceux qui ont le moins confiance dans les institutions, ceux qui ont le moins confiance en eux-mêmes, ceux qui pensent que leur avenir et celui de leur société est le plus sombre, et ceux qui sont le moins disposés à financer les retraites des aînés.
Les enquêtes nous apprennent aussi que les jeunes Français sont les seuls à penser que l'éducation doit apprendre la discipline plutôt que l'autonomie personnelle. Sur ce point, Mai 68 s'est renversé. Il est vrai que la croissance et le quasi-plein-emploi des années 1960 rendaient le partage plus facile hier et que l'avenir semblait plus ouvert. Il est vrai aussi que l'incapacité de la gauche à dessiner une véritable alternative réformiste, et donc à faire son travail en dehors d'une bonne gestion locale, ne laisse guère d'autre alternative à la révolte que la juxtaposition de défenses contradictoires.
Personne ne peut dire ce qui va se passer dans les mois qui viennent, et peut-être ne se passera-t-il rien de marquant. Personne ne peut savoir si la fête éclatera. Mais tous les ingrédients de l'explosion sont présents : faible adhésion au pouvoir, faiblesse tout aussi grande de l'opposition, addition de frustrations et de plaintes... Il suffit qu'une "maladresse" assemble ces éléments pour que la fête recommence. Dans ce cas, elle ne sera ni le retour de Mai 68 ni son refus, elle en sera comme l'image renversée.
vendredi 2 mai 2008
La crise financière de 2007-2008 : réflexions
L’encyclopédie de l’Agora- Jacques Dufresne-
Quand on construit tout un édifice financier sur l'hypothèse que la valeur des maisons va toujours croître, quels que soient les profits que l'on tirera artificiellement de cette croissance, c'est que l'ultime lien avec le réel a été rompu...ce qui explique, en profondeur, pourquoi l'humanité est menacée de famine en ce moment. La crise financière et la crise alimentaire ont une une cause commune: l'oubli du réel.
Et alors que pour mener la lutte contre le réchauffement climatique, il faut présumer que l'économie peut être subordonnée à des valeurs, nous avons sous les yeux le spectacle d'une économie à laquelle toutes les valeurs sont subordonnées.
La crise des subprimes, dont le coût, en date du 8 avril 2008, s'élevait à près de mille milliards de dollars, selon le FMI, a été, pour plusieurs, l'occasion de découvrir que les prêts hypothécaires sont devenus une chose aussi difficile à comprendre pour le commun des mortels que la physique nucléaire ou les nanotechnologies. Chacun estime donc normal qu'on s'en remette aux spécialistes pour y voir clair, sans trop s'inquiéter du fait que les mêmes spécialistes, étant aussi les responsables de la catastrophe, on les institue ainsi juges dans leur propre procès.
L' ABC de la crise des subprimes.
"Au départ tout est simple, écrit Jacques Gravereau. Il s'agit d'élargir l'accès au marché immobilier américain à tous les ménages, même les plus fragiles. Les banques prêtent donc aux dits ménages en créant une prime exceptionnelle (subprime) pour le risque de défaut. Elles vont ainsi détenir dans leurs comptes une quantité de papier, contrepartie de ces prêts risqués, qui sont autant de revenus futurs au fur et à mesure des remboursements supposés. Rien que du potentiel positif donc.
Les banques vont alors amalgamer tous les titres financiers et composer un gros paquet virtuel découpé par morceaux. Ces morceaux sont revendus à d'autres banques, dotés d'une valeur et d'un cours." Mais comment la banque peut-elle s'accommoder d'une telle pratique? Le non initié est d'abord porté à croire que c'est aux dépens du propriétaire que le vaste réseau de profiteurs se met en place. Ce n'est pas tout à fait vrai, sa maison prend de la valeur, ce qui lui permet de négocier un second contrat avantageux après deux ans de faible coût d’intérêts.
Sommes-nous encore sur terre? Quel est donc ce jeu merveilleux auquel tous les joueurs gagnent ? C'est le jeu du partage de la croissance annuelle de la valeur des maisons.
Une crise philosophique
Au Moyen Age, une crise comme celle des subprimes aurait donné lieu à une bulle pontificale, à une multitude d'admonestations dans les sermons, à des excommunications exemplaires et sans doute à l'érection de quelques bûchers. Le péché d'usure était alors l'un des plus sévèrement punis et l'argent obtenu autrement que par le travail, par des intérêts sur un prêt, par exemple, était considéré comme mal acquis. Les affaires étaient subordonnées à la théologie et intégrées à un système philosophique à la fois théorique et pratique présentant un haut degré de cohérence.
Sans doute faut-il se féliciter de ce que les affaires se soient émancipées de cette tutelle. Les historiens de l'économie n'ont pas manqué en tout cas de nous rappeler que le capitalisme a dû son essor à cette libération, dont la réforme protestante a été l'un des moments décisifs. La crise des subprimes nous rappelle toutefois fort à propos que la libération prend la forme inquiétante de l'irresponsabilité ou pire encore de l'impuissance devant une machine emballée. Les bénéfices des banques depuis deux ans auraient dû servir d'alerte. C'était le signe d'un emballement. On ne gagne pas beaucoup d'argent sans prendre de gros risques. On s'étonne maintenant de grandes pertes. Il aurait fallu être plus vigilant sur les gains. Tout le monde a laissé faire. Les Etats-Unis ont laissé se former cette bulle qui soutenait leur économie.
Rassemblez tous les sous-systèmes formels ainsi à l’œuvre dans le monde et vous aurez bientôt sous les yeux le grand responsable de la crise des subprimes: le Système, irresponsable par définition; le Système technicien qui n’obéit qu'à une loi, celle de l'efficacité croissante, de l'accélération de la vitesse d'exécution. Parmi tous les désirs humains, un seul est parfaitement compatible avec ce Système: celui de gagner le plus d'argent possible, en produisant le moins possible de biens réels, et avec le moins d'égards possible pour les millions d'être réels qui sont les cobayes involontaires.
Le jugement de valeur ayant été discrédité au cours de la mise en place du Système, on en est réduit à prétendre pouvoir enrayer le mal en cherchant les erreurs techniques, alors que la grande erreur est de s'en remettre au Système plutôt que de lui opposer la cohérence d'une pensée enracinée dans le réel.
jeudi 1 mai 2008
L'engrenage de la technique
Quelques auteurs lucides et courageux osent parfois affirmer qu'il n'y pas de solution prévisible aux problèmes résultant de la croissance démesurée. Quand ces auteurs sont des scienfitiques qui analysent froidement la situation, on éprouve le besoin de s'arrêter pour se demander où et comment l'humanité trouvera l'inspiration nécessaire pour limiter les effets des inévitables implosions, sociales et environnementales.
André Lebeau, dont Daniel Cérézuelle commente ici le dernier livre, L’engrenage de la technique, essai sur une menace planétaire, est l'un de ces scientiques.
Des espoirs mal placés
Face à la montée des risques environnementaux de tout ordres, aux inégalités économiques qui divisent et opposent les sociétés de la planètes, et aux difficultés énergétiques qui s’annoncent, de plus en plus nombreux sont aujourd’hui les esprits qui s’inquiètent des orientations de notre civilisation industrielle et technique et qui mettent leurs espoirs dans la recherche d’un nouveau modèle de développement, qui serait à la fois durable et équitable.
Sous des formes plus ou moins radicales, la plupart de ces esprits généreux cherchent des remèdes au mal-développement dans deux directions complémentaires. D’une part, impulser une nouvelle politique économique capable de mettre fin à la domination du profit et du court terme pour favoriser une meilleure répartition mondiale des ressources de l’économie industrielle. D’autre part, stimuler des démarches de Recherche et Développement visant à éliminer les contreparties environnementales non désirables du progrès technique et industriel. Que l’on fasse confiance (surtout à droite) aux mécanismes du marché, ou qu’on en appelle (surtout à gauche) à la capacité régulatrice de l’Etat, ou enfin que l’on combine ces deux approches dans des proportions très diverses, dans tous ces cas on compte sur les nouvelles technologies et sur un meilleur emploi, plus efficace, plus rationnel et plus juste, des forces productives pour résoudre les problèmes du mal développement moderne.
Pour André Lebeau 1 ces espoirs sont mal placés. Ni la voie « politique » de l’instauration de nouvelles règles du jeu économique, ni la voie « scientiste » de la mise au point de nouvelles technologies industrielles, ni la combinaison des deux ne sont à la hauteur des défis que nous avons à affronter.
Selon cet auteur, en effet, c’est pour des raisons internes, structurelles, et non sociales, que le système technique d’appropriation du monde que les hommes ont mis au point au cours de leur histoire bute désormais sur des limites physiques et biologiques, probablement infranchissables, qui sont celles des capacités de l’écosphère terrestre à soutenir la vie. Pour éviter les crises à venir il ne s’agit plus de partager autrement les fruits de la puissance technique et industrielle. Les soi-disant nouvelles technologies, qui ne sont qu’un prolongement d’un système technique dont elles dépendent et dont elles ne sauraient changer la nature profonde, n’offrent pas non plus une alternative suffisante pour poursuivre le développement de notre économie industrielle. Même sous la variante du « développement durable », notion contradictoire et mystificatrice selon Lebeau, l’idée d’un développement économique indéfini des forces productives n’est pas viable. Les conditions qui ont rendu possible le développement industriel des trois dernier siècles ne peuvent se maintenir ; l’humanité va devoir affronter une réduction de ses ressources énergétiques et donc de sa capacité industrielle ; c’est toute notre civilisation matérielle et les fondements de notre économie qu’il va falloir réformer. Entreprise très difficile puisqu’elle consistera en partie à mettre des freins aux grandes logiques qui ont présidé à la construction de l’appareillage industriel de l’humanité, et parfois même à aller à rebours de cet engrenage de la technique qui nous pousse dans une impasse.
Droit dans le mur
Certes, l’affirmation que de nombreux problèmes peuvent être résolus par la technique n’est pas dépourvue de fondement, comme en témoigne d’ailleurs le passé de l’espèce humaine. La question est de savoir comment ne pas pousser trop loin l’optimisme. Selon André Lebeau, « Nous vivons l’instant singulier, dans l’histoire de l’espèce, où de toutes parts elle se heurte aux limites de la planète.[…]. Laissée à elle-même, la dynamique de l’évolution technique nous expose nécessairement à des tensions environnementales et à des contradictions sociales qui peuvent rapidement conduire notre civilisation technicienne aux « portes de la nuit », puisque tel est le titre du dixième et dernier chapitre de ce livre. En effet il découle de la nature profonde de notre système technique que son expansion toujours accélérée engendre diverses tensions interdépendantes.
Ces tensions résultent d’abord de l’impasse énergétique. Il est clair que l’échéance de l’épuisement des ressources pétrolières est proche or, « en l’état de la technique il n’existe aucune solution globale à long terme au problème de la source d’énergie primaire. Selon Lebeau il n’y a pas d’échappatoire qui permettrait à l’humanité de poursuivre dans la voie qu’elle suit depuis si longtemps. En particulier il serait utopique de mettre nos espoirs dans une « diaspora spatiale », dans l’idée que la conquête de l’espace nous permettra d’échapper à l’enfermement planétaire.
En fin de compte, seuls des mécanismes culturels peuvent faire contrepoids pour résister à la fuite en avant vers le mur et infléchir dans une nouvelle direction l’évolution de notre système technique. Mais la mise en place en temps voulu d’une nouvelle politique de la technique suppose des conditions qui sont loin d’être garanties. Non seulement faudrait-il que les hommes aient une idée claire des causes de l’impasse actuelle, mais encore faudrait-il aussi qu’ils aient la volonté, voire plus fondamentalement, la capacité, à réorganiser leurs comportements collectifs sur de nouvelles bases.
Ici Lebeau nous prévient que la capacité d’adaptation de l’espèce est limitée par ce qu’il considère comme deux invariants anthropologiques. Il estime que la nécessaire réorientation de l’activité technique de l’humanité va buter d’une part sur « la tendance de l’espèce à se constituer en groupes dotés d’une hiérarchie et qui s’opposent les uns aux autres pour les ressources et pour l’espace » et d’autre part sur la tendance à la « préférence parentale ». Bref, il faudrait que l’homme se mette à vivre à rebours de ce qui, jusqu’à maintenant, a été sa nature.
Un livre qui se veut à la fois neutre et engagé
Tout le livre est guidé par le souci implicite d’éviter aux humains de s’engouffrer au-delà des « portes de la nuit » au risque de perdre leur humanité, et de leur proposer des outils conceptuels qui leur permettront d’aborder la crise qui s’annonce et de mettre en œuvre les réorientations nécessaires.
Le travail accompli par Lebeau va donc au delà du souci de savoir et de comprendre, c’est aussi un geste éthique. Et cela pour deux raisons.
Premièrement, il ne peut y avoir de « crise » du système technique ou bien de « portes de la nuit » que par rapport à l’homme et à des valeurs spirituelles ; la nature rétablira toujours ses équilibres à elle. C’est bien parce qu’il est attaché a des valeurs humaines que Lebeau est capable de percevoir que la crise du système technique est porteuse de « risques » : soit disparition de l’humanité, soit instauration de conditions déshumanisantes. Sans ce souci moral d’éclairer ces risques, Lebeau n’aurait pas pu sélectionner les faits pertinents, les ordonner et de leur donner une cohérence.
Deuxièmement, Lebeau est parfaitement conscient que si la science peut aider à comprendre pourquoi nous sommes au pied du mur, elle ne peut nous dire comment le franchir. Non que l’action soit superflue. Au contraire, il découle de tout le livre qu’elle est nécessaire, voire urgente. Mais Lebeau a la rare sagesse de reconnaître que si l’analyse scientifique est nécessaire pour comprendre notre situation, elle ne suffit pas pour orienter l’action.
« Le choix d’une fin à l’action suppose un choix de valeurs, une attitude morale, qu’ils soient ou non explicites. Quelle fin veut-on assigner à l’existence de l’humanité autre que celle de durer ? Ce n’est pas une interrogation à laquelle l’observation de la nature, amorale et indifférente à l’homme, peut apporter une réponse ». Le livre de Lebeau s’achève donc sur un appel implicite à clarifier les principes d’une nouvelle politique de la technique qui préserverait la possibilité d’une existence pleinement humaine. Il est évident qu’il a des idées sur cette question non-scientifique. On aimerait les connaître.
1. Lebeau , André : L’engrenage de la technique, essai sur une menace planétaire. Gallimard, Paris 2005. 266p.
mercredi 30 avril 2008
Les Jeux olympiques, de Pékin à Canossa, par Daniel Vernet
LE MONDE | 29.04.08
Tout s'est passé comme si les Français – et les responsables de la diplomatie – avaient en quelques semaines fait deux découvertes.
Premièrement, que le Comité international olympique (CIO) n'est pas une ONG humanitaire ni la Chine un parangon de respect des droits de l'homme.
Deuxièmement, que celle-ci est une puissance avec laquelle il faut compter. La France n'est pas un cas isolé dans le tourbillon provoqué par le parcours à travers le monde de la flamme olympique, mais elle s'est distinguée par le désarroi des divers protagonistes.
Les premières manifestations – dans tous les sens de ce terme – après les émeutes du Tibet avaient été conformes aux attentes : juste indignation des défenseurs des droits de l'homme et des minorités ; langue de bois diplomatique sur les "progrès" accomplis ces dernières années par le régime de Pékin.
Face à la montée des protestations, le discours évolua. Le président de la République n'était plus aussi sûr d'assister à la cérémonie d'ouverture des JO. Le ministre des affaires étrangères s'était fait fort de l'avoir éclairé. La secrétaire d'Etat aux droits de l'homme posait trois conditions ; prudent, le président en retenait une.
C'était oublier que la Chine du XXIe siècle n'est pas une quelconque république bananière. Dès que des Occidentaux font mine de vouloir lui dicter sa conduite, elle brandit, non sans mauvaise foi, le souvenir honni des "traités inégaux" qui, au XIXe siècle, ouvrit l'empire du Milieu aux convoitises des puissances.
Et elle montre qu'elle aussi dispose de moyens de rétorsion.
Le troisième acte se joue alors à Shanghaï et à Pékin. Les émissaires de Nicolas Sarkozy se succèdent et font assaut de flagornerie à l'égard du régime chinois. Pas seulement pour de basses raisons mercantiles, même si les intérêts économiques français ne sont pas négligeables.
Aussi pour des raisons stratégiques, qui font de la Chine un interlocuteur indispensable quand il s'agit de l'Afrique, de la Corée du Nord, de l'Iran, etc. – le président de la République l'a justement rappelé jeudi 24 avril à la télévision.
Pour des raisons politiques enfin : sous un régime autoritaire, souvent brutal, se développent en Chine non seulement une économie moderne mais une société de plus en plus diversifiée qu'il serait maladroit de ressouder autour de thèmes nationalistes.
Le nationalisme est la seule véritable idéologie d'un système qui a jeté par-dessus bord tous les autres oripeaux du maoïsme. Il est à double tranchant. Il peut rassembler la population derrière ses dirigeants.
Il peut aussi les déborder, voire se retourner contre eux. Les quelques concessions consenties par les hiérarques du Parti communiste chinois ont plus à voir avec cette crainte qu'avec les pressions extérieures.
La Chine officielle n'est pas la seule à vouloir que les Jeux olympiques soient un succès. Les Chinois aussi. La vitrine proposée aux étrangers, les installations réalisées, les performances attendues, sont des sujets de fierté. Ils n'entendent pas les voir réduits à néant, ni par l'hostilité de l'étranger ni par la maladresse des autorités.
Pour les pays européens, la voie est étroite entre le "partenariat stratégique" avec la Chine et la défense des droits de l'homme.
Après la réception par Angela Merkel du dalaï-lama à la chancellerie, les Allemands ont mis deux mois pour assainir leurs relations avec Pékin. Puis ils ont réussi à se tenir à l'écart des critiques chinoises sans aller à Canossa.
Ira-t-il, n'ira-t-il pas aux JO ? M. Sarkozy espère résoudre le dilemme en s'en remettant à ses collègues de l'Union européenne. Encore faudrait-il que cette dernière rompe avec son fâcheux penchant pour le plus petit commun dénominateur.
mardi 29 avril 2008
Malaise dans la mondialisation, par Max Dorra
LE MONDE | 25.04.08
Crise financière, échanges virtualisés, violence des inégalités dessinent la pathologique d'un système
par Max dorra Ecrivain et professeur de médecine à la faculté Paris-Ouest
Folie", c'est le mot qui revient le plus souvent quand on évoque le comportement des marchés, l'humeur d'un trader, les sommes astronomiques gagnées ou perdues en quelques instants par une banque. Faut-il appeler en consultation un polytechnicien, un économiste, un psychiatre ? Le découpage universitaire traditionnel s'affole tant il s'avère incapable de rendre intelligible un krach. C'est que la spéculation financière porte sur le crédit. C'est-à-dire les anticipations. Donc le désir des individus.
L'inflation monétaire d'ailleurs n'est qu'un cas particulier de l'inflation symbolique en général : les humains, leurs mots, l'image qu'ils se font d'eux-mêmes sont, lors des échanges, une sorte de monnaie non gagée. D'où un désir de plus-value et des stratégies de bluff pour ne pas prendre de retard sur une dévaluation que l'on pressent inexorable. On entend, à propos du marché, les termes de "cycles", de "dépression"... Pathologie des individus ou maladie d'un système ?
Le monde dont il s'agit quand on parle de "mondialisation" est celui de la valeur d'échange, que l'on nous enjoint de substituer définitivement ("fin de l'Histoire") à la dimension de l'imaginaire, de l'utopie et du rêve : l'univers du sens. Le danger, on l'a compris, se situe au-delà du politique.
Il touche à l'essentiel. "L'eau glaciale du calcul égoïste" est en passe de tout emporter, consacrant la victoire de la moitié "dominante" du cerveau des individus, celle vouée aux nombres et au langage informatif. C'est d'une humanité hémiplégique que l'on nous fait la promotion. "Faut vous dire, monsieur, que chez ces gens-là, on ne cause pas monsieur, on ne cause pas, on compte", chantait Brel.
Le terme de "néolibéralisme" est un dispositif truqué intéressant à considérer. Il rapproche deux notions susceptibles de fasciner : la "modernité" (néo) et la "liberté", que l'on a fait glisser, mine de rien, du politique à l'économique.
"Libre concurrence", "marché", sous ces mots neutres, aseptisés, se dissimule en fait la rentabilité supérieure à 15 % imposée aux multinationales par les actionnaires des fonds d'investissement. Ce qui signifie l'exploitation maximale de la sous-traitance, un esclavage que l'on croyait depuis longtemps aboli. La guerre elle-même est en voie de privatisation, comme en Irak où les mercenaires étaient plus nombreux que les militaires britanniques.
Le capitalisme, à la fois efficace et cruel, était encore un peu humain. L'avènement de l'informatique, la numérisation des données, cette formidable accélération de la production et des échanges a du même coup rappelé par contraste l'insolente persistance des inégalités, une violence symbolique à l'état pur. Minérale. S'y est associé, comme allant de soi, un fétichisme de l'évaluation qui conduit à des absurdités.
Un exemple : le classement académique des universités mondiales, proposé par l'université de Shanghaï, selon le nombre de publications dans certaines revues scientifiques (souvent anglophones) et le nombre de prix Nobel attribués aux élèves et aux équipes pédagogiques. Ce classement auquel il est souvent fait référence n'a, curieusement, guère suscité de critiques en ce qui concerne l'étrange finalité qu'il suppose à l'enseignement universitaire.
Ainsi sommes-nous entrés, sans en avoir toujours conscience, dans une sorte d'univers virtuel. L'outil mathématique et ses modèles ont tout envahi. "Trop de mots, pas assez d'équations", dit-on aux étudiants en économie. Cette économie dont le prix Nobel est le plus souvent attribué à des travaux mathématiques.
Formés dans cet esprit, des experts brillants mais parfois coupés du réel participent aux décisions de la Banque mondiale, du FMI, de l'OMC, qui peuvent être meurtrières.
Face à une telle dérive, rares sont les poches de résistance. D'autant que l'inquiétant "retour du religieux" - de même que la consommation d'anxiolytiques et d'antidépresseurs, voire d'alcool et de cannabis - est maintenant un recours contre l'angoisse, le sentiment d'asphyxie qu'engendre le monde de la valeur ; sans oublier les suicides qu'il provoque à l'intérieur même d'entreprises travaillant "à flux tendu".
C'est de ce monde-là que parle Edouard Glissant : "Ce que l'on appelle mondialisation, qui est l'uniformisation par le bas, le règne des multinationales, la standardisation, l'ultralibéralisme sauvage sur les marchés mondiaux, pour moi c'est le revers négatif d'une réalité prodigieuse, que j'appelle la mondialité. La mondialité, c'est l'aventure sans précédent qu'il nous est donné à tous aujourd'hui de vivre, dans un monde qui pour la première fois, réellement et de manière immédiate, foudroyante, se conçoit à la fois multiple et unique, et inextricable."
Ces quelques lignes impliquent le projet d'une philosophie nouvelle. Celle où l'on ne séparerait plus le nombre et le drame. Où l'on parviendrait ainsi à comprendre, enfin, que la violence est la face cachée de l'angoisse.
Ruminons ! Ruminons ! - Contentez-vous d'une pomme
LE MONDE | 28.04.08 | 14h56
A l'heure où des émeutes de la faim éclatent un peu partout dans le monde, les Français chipotent dans leur assiette. Nous faisons semblant de nous interroger gravement sur le menu de notre repas et finalement, nous choisissons un grain de raisin... Tel Cyrano, nous dînons light. Mangeons léger pour vivre longtemps, plus longtemps encore. Et lentement s'il vous plaît, car tout est dans tout et il faut ardemment mastiquer pour survivre au royaume des bien-portants. Plus que jamais, l'art de ruminer peut devenir salvateur et nous voyons bien tout l'intérêt qu'il y a à ne pas se moquer des vaches, ces ruminants de la première heure.
Ruminons, mes frères, et révisons sans peur nos classiques. Vous avez cru durant des années qu'il fallait ingurgiter chaque jour cinq fruits et légumes pour protéger votre santé ; vous aviez même compris, par esprit de système et par dévotion, cinq fruits ET cinq légumes : une tranche d'orange pour maman, une bouchée de banane pour papa, un quartier de pomme pour mamie, une cuillère de purée, un morceau de carotte... Vous avez pratiqué avec discipline cette ascèse : la quête des fruits et légumes, l'épluchage, la cuisson. Grave erreur et, rétrospectivement, immense contrainte, énorme perte de temps, gâchis incommensurable.
Les scientifiques et les diététiciens vous le disent aujourd'hui : modérez votre consommation ! Contentez-vous d'une pomme, ou d'un petit pruneau dont Molière disait déjà avec justesse qu'il suffisait à relaxer. Trop de fruits nuisent à votre équilibre car, y avez-vous songé, dans les fruits il y a du sucre et dans le sucre risque de glucose. Et donc de prise de poids, de diabète et tutti quanti... Conclusion, vous avez eu tort de suivre à la lettre les recommandations du Programme national nutrition et santé depuis 2001 !
Protégez-vous en mangeant moins de tout. Sachez vous contenir, apprenez à vous restreindre. Prenons le lait, les produits laitiers en général et le yaourt en particulier. Oui, le bon yaourt bulgare de chez nous. Faut-il succomber à la tentation ? Faut-il refuser sa puissance d'attraction, résister à sa belle robe blanche, à son nappé onctueux ? Ces dernières années, l'évidence s'est imposée : les produits laitiers bonifient notre capital osseux. Le Programme national nutrition et santé, encore lui, recommande l'ingestion quotidienne de trois ou quatre laitages.
Vaste débat. Trois yaourts quotidiens ? Ou quatre ? Tranchons pour deux car en toute chose il faut prudence garder et pondérer vertus et inconvénients. Trop peu de yaourts fragiliserait notre précieux squelette. Le bon dosage protégerait notre côlon. L'excès nous conduirait à un risque non négligeable de surpoids, voire pour les hommes à un danger prostatique.
L'affaire est donc grave, et exige mesure et sens des responsabilités. Au moment de déguster votre yaourt quotidien, réfléchissez, appréciez et digérez bien... Rappelez-vous qu'un ou deux yaourts, ça va, que trois ou quatre, bonjour les dégâts.
Enfin, évitez de boire avec excès, repoussez la bouteille que les publicitaires ne cessent de vous vanter. Là aussi, il faut définitivement prendre conscience qu'avaler verre après verre ne constitue pas forcément le meilleur des régimes. Une rasade par-ci, une gorgée par-là peuvent facilement vous conduire à absorber par accumulation jusqu'à 1,5 ou 2 litres par jour. Vous nous direz à juste titre : ce n'est que de l'eau ! Oui, mais dont vous n'avez pas besoin. De la belle et bonne eau que vous gaspillez pour la rejeter aussitôt. Buvez malin : buvez moins.
Courriel : greilsamer@lemonde.fr

