dimanche 15 novembre 2009
Michel Serres : le philosophe et la crise
Challenges 13 Novembre 2009-

Challengesr a rencontré le philosophe chez lui, à Vincennes, avant qu'il ne parte pour l'université de Stanford aux Etats-Unis, où Michel Serres enseigne l'histoire des sciences.
LORSQUE les fondamentaux vacillent, la société cherche du sens. Sollicité de toute part depuis la chute de Lehman Brothers, le philosophe et académicien de 79 ans Michel Serres répond à cette quête par un ouvrage intitulé "Temps de crise" (1) dans lequel il dissèque le monde contemporain et le phénomène de crise.
Avant de partir pour l'université américaine de Stanford où l'ancien officier de la Marine nationale enseigne l'histoire des sciences depuis 1984, Michel Serres ouvre les portes de sa maison de banlieue parisienne, comme un vieux sage que l'on vient consulter.
L'homme reçoit en chaussons douillets, vêtu d'une veste de cuir le temps d'aller jusqu'au portail. Sur la table, une bible ouverte sur une page de l'Ancien Testament. Lecture pieuse pour l'auteur d'"Auguste Comte, leçon de philosophie positive". "Non ce n'est pas moi qui la lit, c'est ma femme".
L'œil pétillant et surligné par un sourcil blanc touffu, l'auteur de près de 50 ouvrages en quarante ans avoue avoir réfléchi à ce que révèle le séisme financier et boursier sans être économiste, ni spécialiste de la finance et sans s'autoriser des discours techniques sur la question.
Changer d'état
"Notre arme à nous, c'est de prendre un peu de recul. Lorsque l'on parle de crise, il faut vraiment savoir de quoi il s'agit". Et de saisir l'exemple médical pour analyser la situation. "Les médecins savent parfaitement que la guérison n'est jamais un retour en arrière et que la crise est une sorte de condition pour l'organisme humain de changer d'état", explique-t-il.
Le corps trouve alors son salut dans l'invention d'une autre voie et non dans le rétablissement. Si l'on applique cette approche à la société, l'idée de relance ou de reprise est une idée fausse. Le krach économique n'est donc qu'un signe avant-coureur d'un phénomène beaucoup plus vaste pour Michel Serres qui emprunte alors le vocabulaire sismographique et l'image de la tectonique des plaques pour faire comprendre la profondeur du bouleversement.
"L'économie n'est pas l'épicentre du séisme, mais il en est voisin". Tout en livrant une liste non exhaustive des transformations récentes de notre société: la disparition de l'agriculture, les évolutions en termes de santé et ses conséquences sur la démographie, la révolution des transports et des nouvelles technologies...
Autant de révolutions qui font que la condition humaine a évolué à un rythme accéléré depuis un demi-siècle alors que les institutions, elles, ont stagné. "Ce sont des dinosaures par rapport à la réalité de la condition humaine nouvelle".
Le philosophe ironise en prenant l'exemple de l'institution du mariage qui a changé de sens avec l'accroissement de l'espérance de vie. Se jurer fidélité pour, statistiquement, quelques années au début du siècle et 65 ans aujourd'hui, "est-ce le même mariage ?"
Pas de remèdes, ni de leçons
Une fois le constat dressé, l'heure est aux solutions. Mais le philosophe n'a pas de remèdes à proposer. Ce n'est pas son rôle.
Celui qui tente d'apporter une réponse fait de la morale. "Il fait la leçon. Je ne suis pas digne de donner des leçons à quiconque étant donné que j'ai du mal à m'en donner à moi-même".
Michel Serres s'amuse de tous ceux qui n'hésitent pas à prodiguer leurs conseils dans la presse. Il ne fait pas partie de ceux qui disent qu'il faut beaucoup de morale pour en sortir, ce n'est pas son travail. Si remède il y a, c'est bien de prendre conscience de manière lucide de l'état réel de la société, "une société structurée exclusivement par l'économie et le spectacle. C'est ça la cause de la décadence".
Ainsi limitée, elle va vers la mort, "c'est inévitable". Mais comment permettre cette prise de conscience lorsque l'on nomme des incompétents aux postes de vigie. "Je suis étonné de voir que pour des postes d'ambassade ou de représentant sur le climat ou autres, on envoie des politiques d'une médiocrité sensationnelle sur ces sujets là". L'auteur du" Contrat naturel" et de la "Guerre mondiale" (celle que mènent les hommes contre la planète) aimerait également que nos écologistes prennent des stages pour marier la science de l'écologie à son sens politique...
Comprendre le contemporain
Immortel depuis qu'il est entré à l'Académie française en 1990 au fauteuil numéro 18, celui d'Edgar Faure, Michel Serres se voit comme un "enthousiaste de la modernité". Son rôle? "Essayer de tenter de dire ce qui est vraiment contemporain" et dénoncer les archaïsmes d'une société qui parfois relève du pré-abrahamisme, tant elle se complait à "bouffer du cadavre et des morts à chaque repas devant son téléviseur".
"Pour faire du spectacle, il faut jouer sur deux passions humaines : la terreur et la pitié. C'est Aristote qui a dit ça". Nombreux sont ceux qui ont Aristote sur leur table de chevet.
par Marco Mosca, journaliste à Challenges.fr.
(1) Ed. Le Pommier
Michel Serres et le "Temps des crises"
Challenges 13 Novembre 2009

Extraits. Crise, Biogée, hominescence, amour... autant de concepts utilisés par le philosophe pour expliquer le séisme financier et boursier qui a bouleversé le monde.
Voici une sélection de cours extraits du "Temps des crises" de Michel Serres (Ed. Le Pommier).
Crise. "Ce dernier verbe tombe assez bien. Le mot crise vient du grec crinô qui, justement, signifie juger. Expliquer le sens d'un terme permet parfois d'éclaircir ce qu'il désigne. Exemple : un critique de théâtre raconte la pièce un peu, pas trop pour ne pas l'éventer, mais finit par la dire excellente ou mauvaise, bien ou mal mise en scène et jouée ; le critique de cinéma juge le film navet ou génial. En quelque façon, il installe un tribunal.
Bilan. "En quelques décennies se transformèrent radicalement : le rapport au monde et à la nature, les corps, leur souffrance, l'environnement, la mobilité des humains et des choses, l'espérance de vie, la décision de faire naître et parfois, de mourir, la démographie mondiale, l'habitat dans l'espace, la nature du lien dans les collectivités, le savoir et la puissance...(...)
L'importance d'un événement se mesure à la longueur de l'ère qu'il achève. Ici, les changements arrêtent ou finissent des périodes aussi longues que celle qui nous séparent du néolithique, voire de notre propre émergence, soit des dizaines de milliers ou même des millions d'années. Je vois lucidement la lèvre amont de la crevasse ; je ne suis pas certain d'apercevoir aussi clairement la lèvre aval"
.
Institutions. "Etrange et dangereuse chose, malgré ces transformations majeures, nos institutions : politiques, religieuses, militaires, universitaires, hospitalières, financières, entrepreneuriales... continuèrent à peu près comme si rien ne se passait ".
Hypothèse. "Et si la crise actuelle sonnait à son tour, l'achèvement de ce règne excessif de l'économie ? Après Jupiter et Mars, Quirinus quitterait-il le trône ? Mourrait-il d'avoir dirigé, de régler encore une exploitation du monde mortelle pour lui ? D'organiser un travail dont la plupart des actes l'épuisent ?
D'avoir séparé les humains en des classes telles que le renversement de la puissance cité tantôt pourrait être dû à ce fait, tout humain, qu'une guerre menée autour d'une technique, protectrice des vies qui l'activent, sera toujours perdue contre une faiblesse nombreuse qui ne comptent pas ses pertes en vies ?
Autrement dit, à ce fait que la démographie des misérables l'emportera sur la puissance thermonucléaire, mais que cette victoire pourra, de même sonner la fin de la planète ?"
Biogée. "Qui donc aura l'audace de fonder, non plus des institutions internationales, où ces jeux à deux, vainement perpétués, restent ou aveugles ou dommageables au Monde, mais une institution à la lettre mondiale, où la Biogée, enfin représentée, aurait enfin la parole ? (...) S'y réuniraient, non point les députés des nations, comme toujours, mais les représentants directs de l'eau, de l'air, du feu, de la terre et des vivants, bref de cette Biogée, ainsi nommée pour dire la Vie et la Terre".
Monde. "Je hasarde l'hypothèse que notre culture et notre histoire occidentales naquirent, peu à peu, de tenir de moins en moins compte du Monde. Nous passions notre vie, nous consacrions nos pensées à quitter la Biogée. Même nos sciences, en l'objectivant, la placent à distance. Toutes les cultures tiennent compte du Monde, sauf, sans doute, la nôtre, qui substitua, par exemple, au droit naturel ancien un droit naturel moderne, fondé exclusivement sur une prétendue nature humaine. (...) La crise actuelle vient de ce que meurent nos cultures et nos politiques sans monde. Se termine une ère immense de notre histoire ; mieux, commence notre temps d'hominescence".
Amour. "Aux tenants du réalisme en politique, ce mot d'Amour va paraître un peu bien utopique et gnangnan. Féminin même, peut-être ! Et pourtant, aujourd'hui, la douceur qu'il implique ne signifie pas seulement tendresse, mansuétude et paix, mais définit aussi un ensemble de savoirs, de technologies et de pratiques dont l'importance prend vite le pas sur les techniques dures que nous utilisons, dont nous célébrons la louange, mais qui détruisent notre habitat depuis au moins la révolution industrielle et au plus l'âge de pierre.
Douces les trois révolutions de l'écriture, de l'imprimerie et de l'ordinateur ont bouleversé l'histoire, les conduites, les institutions et le pouvoir dans nos sociétés, de manière beaucoup plus fondamentale que les changements durs, ceux des techniques du travail, par exemple. (...) Là aussi, une sorte de paléolithique se termine. Bifurcation imprévisible d'aujourd'hui : fin du dur, début du doux".
Michel Serres et le "Temps des crises"
Ainsi le mot crise laisse voir son origine juridique. Il s'agit, là, d'une décision prise par un jury et par son président. Latine, quant à elle, dé-cision veut dire couper en deux, comme avec des ciseaux. Oui ou non, doit-on juger le prévenu coupable ou innocent ? A la fin du procès, l'on tranche. Le cou, naguère. Le critique décide en partie, et parfois, du succès ou de la chute d'une réputation. (...)
Passée, mais de façon décisive pour ce qui nous occupe, au lexique médical, la crise y décrit l'état d'un organisme confronté à la croissance d'une maladie, (...) jusqu'à un pic local et catastrophique qui le met tout entier en danger. (...) La crise lance le corps ou vers la mort ou vers une nouveauté qu'elle le force à inventer.
Soit dit en passant, voilà l'un des secrets magnifiques de la vie : la possibilité de créer, de toutes pièces et de soi-même, une toute autre organisation de l'organisme ! Elle peut inventer une nouvelle existence ! Ne le pourrions-nous pas, nous aussi?"
samedi 14 novembre 2009
Communauté de destins ( 21ème édition Forum Le Monde - Le Mans)
LE MONDE | 11.11.09
Que se passe-t-il lorsque je me vois nu dans le regard d'un chat ? Telle est la question que posait le philosophe Jacques Derrida (1930-2004).
Cette expérience apparemment anodine, il en faisait le point de départ d'une réflexion sur le dépouillement de l'homme, sur sa finitude. Et il en profitait pour souligner l'aveuglement de notre tradition métaphysique "anthropo-centrée", c'est-à-dire obsédée par la prééminence de l'humain sur les autres vivants.
De fait, la pensée occidentale a longtemps défini l'animal par ce qui lui manque, ce qui lui fait défaut : la raison, l'inconscient, la pudeur, le rire... Si bien que, aujourd'hui encore, notre imaginaire reste dominé par la vieille conception cartésienne de "l'animal-machine", incapable d'accéder au langage, dépourvu de subjectivité, donc privé de tout droit.
Or les choses sont en train de changer. D'abord parce que l'actualité vient régulièrement nous rappeler l'étrange proximité qui nous lie aux animaux : pensons seulement à la crise de la "vache folle", aux paniques suscitées par les grippes "aviaire" ou "porcine".
Ensuite et surtout, parce que les avancées de la recherche remettent en question la frontière entre l'Homme et l'Animal.
A lire les travaux des paléoanthropologues, des zoologues ou des éthologues, on se dit que la foi humaniste dans le "propre de l'homme" se trouve désormais soumise à bien rude épreuve.
Mais, alors, comment relativiser l'exception humaine sans sombrer dans une dangereuse confusion entre tous les vivants ? Comment l'homme peut-il prendre ses responsabilités envers l'animal, voire reconnaître avec lui une communauté de destin, sans se comporter lui-même comme une bête ?
Tel est le type de questionnement auquel le 21e Forum Le Monde-Le Mans devra tenter de répondre, en faisant dialoguer des philosophes, des anthropologues, des scientifiques ou des artistes.
Jean Birnbaum
Forum Le Monde-Le Mans Palais des Congrès du vendredi 13 au Dimanche 15 Novembre 2009 autour de la thématique Qui sont les animaux
vendredi 13 novembre 2009
Forum Le Monde-Le Mans, du 13 novembre au 15 novembre autour de la thématique : Qui sont les animaux ? PROGRAMME
Le 21e forum Le Monde - Le Mans bénéficiera d'une exposition médiatique accrue. Débats, expositions, spectacle sont au programme ( voir ci-dessous )
Le forum se déroulera au Palais des Congrès du Mans du vendredi 13 novembre au dimanche 15 novembre autour de la thématique Qui sont les animaux ?
Inutile cette année d'aller chercher dans les lieux habituels de la ville la plaquette présentant en détail le programme de ce rendez-vous philo. Pour la première fois, un supplément de quatre pages constituant le programme sera inséré dans le quotidien Le Monde daté du 11 novembre, supplément qui sera aussi diffusé gratuitement sur place annonçant ainsi « un grand virage médiatique » de l'événement remarque Daniel Luzatti, le président du Cercle des amis du Forum.
France Culture, autre média partenaire de l'événement, assurera deux émissions en direct et en public pendant le Forum. Une autre émission déclinant la question du forum les jours précédents.
Le déroulement du forum sera identique à celui des éditions précédentes : une thématique par demi-journée (six au total) évoquée par trois ou quatre intervenants - philosophes, historiens, anthropologues, journalistes, médecin... - suivie de débats avec le public. Le forum sera coordonné et animé par Jean Birnbaum.
Une exposition de photographies, le spectacle d'un humoriste et la projection de documentaires, toujours sur des thèmes en rapport avec le sujet du Forum, figurent également au programme.
Programme
http://Elisabeth de Fontenay
Théories et pratiques de la cause animale
Michel Pastoureau
Une histoire difficile
Nathalie Gibert-Joly
Vercors ou la dénaturation comme spécificité humaine
Vinciane Despret
Les animaux changent... avec les questions de leurs scientifiques
Frédéric Keck
Les hommes malades des animaux
Pascal Picq
L'animal, un concept monstrueux
Boris Cyrulnik
L'homme dans le bouillonnement de l'évolution
Florence Burgat
A quoi la question "qui sont les animaux" engage-t-elle ?
Agenda
Vendredi 13 novembre
Leçon inaugurale
9 h 30 : Ouverture du Forum
10 heures : Leçon inaugurale par Elisabeth de Fontenay
10 h 45 - 11 heures : Pause
11 heures - 12 h 30 : Forum-discussion avec la salle
Identités animales
15 heures : Michel Pastoureau
15 h 30 : Nathalie Gibert-Joly
16 heures : Vinciane Despret
16 h 30 : Frédéric Keck
17 heures - 17 h 15 : Pause
17 h 15 - 18 h 45 : Forum-discussion avec la salle
20 h 30 : Soirée théâtre
Le Naturaliste, de et avec Patrick Robine. Spectacle suivi d'un débat avec le comédien. Tout public, entrée payante (10 € ou 5 € pour adhérents de l'association, jeunes de moins de 25 ans et personnes privées d'emploi).
Samedi 14 novembre
L'homme, point culminant de l'évolution ?
9 h 30 : Pascal Picq
10 heures : Boris Cyrulnik
10 h 30 : Florence Burgat
11 heures - 11 h 15 : Pause
11 h 15 - 12 h 45 : Forum-discussion avec la salle
Les bêtes de l'art
15 h 30 : Patrick Robine
16 heures : Frédéric Boyer
16 h 30 : Nicolas Philibert
17 heures - 17 h 15 : Pause
17 h 15 - 18 h 45 : Forum-discussion avec la salle
20 h 30 : Soirée cinéma
Un animal, des animaux (1 heure), puis Nénette (24 min), films de Nicolas Philibert. Projections suivies d'un débat avec le cinéaste, animé par Isabelle Regnier (Le Monde). Soirée tout public, entrée libre et gratuite
.
Dimanche 15 novembre
Animaux-machines et machines animales
10 heures : Hervé Morin
10 h 30 : Stéphane Legrand
11 heures : Catherine Larrère
11 h 30 - 11 h 45 : Pause
11 h 45 - 12 h 45 : Forum-discussion avec la salle
Libérer les animaux ?
15 heures : Philippe Descola
15 h 30 : Francis Wolff
16 heures : Jean-Pierre Marguénaud
16 h 30 - 16 h 45 : Pause
16 h 45 - 18 h 15 : Forum-discussion avec la salle
Palais des congrès et de la culture du Mans. Forum coordonné et animé par Jean Birnbaum (Le Monde).
Renseignements : http://forumlemans.univ-lemans.fr.
Sur France Culture
PRIX GONCOURT - la polémique enfle dans les milieux politiques
Raoult/Ndiaye : la polémique enfle
NOUVELOBS.| 12.11.2009 | 16:06
La controverse faisant suite aux propos d'Eric Raoult sur un prétendu "devoir de réserve" de la lauréate du prix Goncourt, Marie Ndiaye, très critique sur la "France" de Nicolas Sarkozy, mobilise la classe politique. Le ministre de la Culture Frédéric Mitterrand estime qu'il n'a pas à "arbitrer".
Marie NDiaye maintient ses propos sur "la France de Sarkozy" mais, selon son éditeur, elle considère la polémique close après l'intervention de Frédéric Mitterrand, qui a toutefois refusé jeudi 12 novembre d'arbitrer le différend l'opposant au député UMP Eric Raoult sur un éventuel "devoir de réserve" des écrivains.
"Je ne vois pas ce qui depuis le mois d'août a changé pour que je veuille revenir sur ces propos. Je persiste et signe", a déclaré sur France Inter la romancière, Prix Goncourt 2009 pour "Trois femmes puissantes". Dans un entretien publié cet été par le magazine Les Inrockuptibles, elle avait notamment qualifié de "monstrueuse" la France de Nicolas Sarkozy : "Je trouve détestable cette atmosphère de flicage, de vulgarité... Besson, Hortefeux, tous ces gens-là, je les trouve monstrueux", déclarait-elle. Mitterrand refuse de trancher
Avant même le début de la polémique, Marie NDiaye avait toutefois accordé un entretien lundi à Europe 1 dans lequel elle estimait ses propos "très excessifs".
Jeudi, Eric Raoult a lui même nuancé son propos en suggérant à Marie NDiaye non plus de respecter un "devoir de réserve", mais un "principe de modération".
L'élu de Seine-Saint-Denis avait interpellé mardi le ministre de la Culture sur les propos, selon lui "insultants", de la romancière, soulevant un tollé dans les milieux littéraires.
Pressés à la fois par Marie NDiaye et Eric Raoult de réagir, Frédéric Mitterrand a finalement estimé que l'un et l'autre avaient le droit de dire ce qu'ils pensent. "Je n'ai pas à arbitrer entre une personne privée qui dit ce qu'elle veut dire et un parlementaire qui dit ce qu'il a sur le coeur (...) Ca me regarde en tant que citoyen, ça ne me concerne pas en tant que ministre", a-t-il déclaré.
"Après l'intervention du ministre, Marie NDiaye estime la polémique close", indiquait-on jeudi chez son éditeur, Gallimard.
"République des fayots"
L'affaire a continué en revanche d'agiter les milieux politiques.
Martine Aubry, Première secrétaire du Parti socialiste, a condamné la "volonté de censurer la parole libre d'une écrivaine" et a demandé à Eric Raoult de "présenter ses excuses" à Marie NDiaye.
Et Ségolène Royal (PS) a estimé que "dans une démocratie il doit être possible de critiquer le pouvoir en place".
Le PCF a demandé pour sa part au ministre de la Culture de condamner les propos du député UMP et dénoncé un gouvernement qui "cherche maintenant à museler les artistes et à censurer leur liberté d'expression".
"Tout ce qui est excessif est insignifiant"
"Qui sont ces gens qui veulent perpétuellement verrouiller la parole de ceux dont le devoir est de prendre la parole", s'est indigné de son coté le président du Mouvement démocrate (MoDem), François Bayrou.
"Le devoir d'un écrivain, c'est de s'exprimer en toute liberté. Ce n'est pas un devoir de réserve, c'est un devoir de liberté", a-t-il ajouté.
A l'UMP, le porte-parole adjoint, Dominique Paillé, s'est déclaré opposé à la "censure", tout en appelant Marie NDiaye à "la mesure" : "Je rappelle à Mme NDiaye que tout ce qui est excessif est insignifiant. Et ce qu'elle a écrit ne correspond pas à la France de Nicolas Sarkozy. C'est à cent lieues de la réalité", a-t-il ajouté, estimant que l'écrivain avait "entamé sa propre crédibilité".
"Si Marie NDiaye doit demander au ministre de la Culture ce qu'elle peut dire sans manquer de respect à Nicolas Sarkozy, quelle sera la prochaine provocation destinée à réveiller le ralliement de l'extrême droite à la majorité présidentielle", s'est enfin interrogée la Ligue des Droits de l'Homme.
Et l'eurodéputé Europe Ecologie, Daniel Cohn-Bendit, a fustigé "la République des fayots". "Dans cette structure pyramidale du système Sarkozy-UMP, c'est simple: ou tu es avec le chef ou tu es dehors", a-t-il ajouté. Il est estime qu'"il ne doit y avoir aucun devoir de réserve pour un intellectuel, comme pour toute autre personne".
jeudi 12 novembre 2009
Après l'appel d'Eric Raoult. Le devoir de réserve du jour : Pour Mitterrand, «Marie NDiaye a le droit de dire ce qu'elle veut ..
Nouvel Obs Bibliobs 12 Novembre 2009
Par Grégoire Leménager
Avoir été interpellé par un député de sa majorité nommé Eric Raoult dès lundi soir, puis hier par la romancière Marie NDiaye ici-même n'y change rien : «Je ne veux pas entrer dans cette polémique», a déclaré Frédéric Mitterrand sur France Bleu Isèreen ajoutant :
« Je n'ai pas à arbitrer entre une personne privée qui dit ce qu'elle veut dire et un parlementaire qui dit ce qu'il a sur le coeur [...], ça me regarde en tant que citoyen, cela ne me concerne pas en tant que ministre ».
Tant pis pour Bernard Pivot, qui considérait mardi que ce ministre ne pouvait répondre autrement que comme s'il était lui-même membre de l'Académie Goncourt ?
Tant pis pour Patrick Lozès qui, sur son blog de président du CRAN, observe qu'« Eric Raoult veut étouffer la liberté d'expression de Marie NDiaye » ?
Pas exactement. Car il ne semble pas question pour Mitterrand d'admettre l'existence d'un quelconque « devoir de réserve » pour un écrivain :
« Le Prix Goncourt est une entreprise privée, tout à fait remarquable. Donc, les écrivains qui reçoivent le Prix Goncourt, et Marie Ndiaye est un grand écrivain, ont le droit de dire ce qu'ils veulent ».
C'est heureux. Mais pas question, surtout, de se fâcher avec qui que ce soit :
« Par ailleurs, Eric Raoult, qui est un ami et un homme très estimable, a le droit lui aussi en tant que citoyen, voire en tant que parlementaire, de dire ce qu'il pense ».
Au moment de l'affaire Polanski, on se souvient que Mitterrand avait clairement défini sa fonction en ces termes :
« C'est la place d'un ministre de la Culture de défendre les artistes en France. Un point, c'est tout ».
Apparemment, ça n'est pas si simple. Du moins doit-il espérer qu'on ne lui reprochera pas, ici, d'avoir oublié son devoir de réserve.
G.L.
➦Entretien: Marie NDiaye en appelle à Mitterrand... et « maintient ses propos après le texte grotesque d'Eric Raoult »
➦Marie NDiaye reçoit le soutien d'Aubry et Royal
➦ Eric Raoult rappelle Marie NDiaye à son « devoir de réserve
Nouvelle polémique – manœuvres douteuses d'Eric Raoult : le jumeau de Frédéric Lefebvre ...
Actualités littéraires BibliObs 11 Novembre 2009
Comment Marie NDiaye a coupé l'herbe sous le pied à Eric Raoult
Par Grégoire Leménager
Vive la « cohésion nationale » et le « devoir de réserve », donc. Le très zélé député UMP Eric Raoult a l'air d'en connaître un rayon sur le sujet. Car une chose est sûre : il ne s'y serait pas pris autrement s'il avait voulu mettre dans l'embarras, par exemple, un certain Frédéric Mitterrand.
Au moment où il s'agit de faire parler de soi à tout prix, pendant que se constituent les listes pour les prochaines élections régionales, ce monsieur ne s'est en effet pas seulement borné à désavouer chez Marie NDiaye, lauréate du Goncourt 2009, des « propos d'une rare violence, peu respectueux voire insultants, à l'égard de ministres de la République et plus encore du Chef de l'État ».
Toujours pas de réaction, pour l'instant, de la rue de Valois. Et l'on ne se bouscule pas, à droite, pour soutenir Raoult. En revanche, voilà que le député PS Christian Paul, ancien ministre, parle d'«une forme exécrable de censure ». Pour lui, pas question de rigoler manifestement, Eric Raoult « violente la liberté d'expression, donc notre liberté tout court » :
« Je lui demande, pour notre pays et son histoire, de retirer ses propos et de s'en excuser, et au ministre de la Culture de faire son devoir, en condamnant cette dérive. Je suis indigné et honteux qu'en France ces temps-ci, par bêtise partisane, exerçant une ignoble intimidation, un parlementaire s'adresse ainsi à une artiste ».
Hier matin, au bout du fil, « l'artiste » en question ne tenait pas à répondre aux manœuvres douteuses d'Eric Raoult. C'est aussi qu'elle lui a tranquillement coupé l'herbe sous le pied, dans une interview diffusée ce mercredi 11 novembre sur Europe 1, mais réalisée avant le début de la polémique.
Marie NDiaye y revient sur les raisons qui, avait-elle dit fin août, l'avait décidée à quitter une « France monstrueuse » et une « atmosphère de flicage, de vulgarité », en partant vivre à Berlin après l'élection présidentielle de 2007 : « Je n'aime pas dire les choses ainsi. C'est très excessif. Je ne veux pas avoir l'air de fuir je ne sais quelle tyrannie insupportable [...]. Depuis quelques temps, je trouve l'atmosphère en France assez dépressive, assez morose. Il me semble qu'à Berlin, elle est plus exaltante.»
Il n'est pas certain que les déclarations de Monsieur Raoult l'aient convaincue de changer d'avis.
Eric Raoult rappelle Marie NDiaye à son «devoir de réserve»
Par Grégoire Leménager
Eric Raoult serait donc bien le jumeau de Frédéric Lefebvre ...?
Querelle mémorielle - L’affaire Guy Môquet
LE MONDE | 03.11.09 | 15h46
" L'Affaire Guy Môquet.
Enquête sur une mystification officielle ", de Jean-Marc Berlière et Franck Liaigre : malaise dans la commémoration
En janvier 1946, la station de métro Marcadet-Balagny change de nom pour célébrer la mémoire de Guy Môquet, plus jeune des prisonniers fusillés au camp de Châteaubriant le 22 octobre 1941. Mort à 17 ans, le jeune homme devient l'emblème de l'engagement communiste dans la Résistance. Et c'est sans doute à ce titre que, le 16 mai 2007, Nicolas Sarkozy annonce que la dernière lettre adressée par le jeune homme à ses parents sera lue dans les collèges et lycées à la date anniversaire de son martyre
La querelle mémorielle qui suivit - à l'instar de Jaurès, Môquet n'était-il pas ainsi "récupéré" par la droite ? - n'a cependant pas suscité alors de vraie réflexion historienne.
Et l'ultime missive composée à l'heure de l'exécution, lue dans les vestiaires du XV de France à l'heure d'une demi-finale mondiale contre les Anglais - par un bien curieux transfert... - n'a fait que paralyser des rugbymen appelés à revivre la mise à mort.
C'est dire si L'Affaire Guy Môquet, de Jean-Marc Berlière et Franck Liaigre, vient à point rétablir un questionnement scientifique sur un épisode gagné par la légende.
S'en tenant aux seules archives, reprenant tous les documents accessibles, publics comme privés, les deux historiens qui ont déjà fortement dérangé la vision officielle de l'histoire du PCF durant la guerre (Le Sang des communistes, Fayard, 2004 ; Liquider les traîtres, Laffont, 2007) épinglent le manque de rigueur de leurs aînés, peu soucieux de démonter le mythe qui s'est emparé d'un activiste en herbe, clandestin sinon résistant, pour en faire un héros national, icône sanctifiée dont le sang versé lavait les taches d'un Parti communiste qui peinait à effacer à l'été 1941 sa compromission avec le pouvoir nazi.
Le double mécanisme de la manipulation de 1941 comme de 2007 ainsi implacablement démonté, le citoyen doit féliciter les deux historiens de préférer leur métier à la légende : "Si l'on s'était donné la peine de rendre à l'histoire sa complexité, de ne pas violer les temporalités, de bannir tout anachronisme et surtout d'aller voir de près les faits, cette commémoration n'aurait peut-être pas été aberrante.
On a cru commémorer la Résistance en honorant un jeune homme qui, loin de combattre l'occupant, a distribué des journaux qui véhiculaient des propos et des valeurs aux antipodes de la liberté, de la démocratie, du patriotisme qu'on a voulu célébrer en 2007."
L'AFFAIRE GUY MÔQUET. ENQUÊTE SUR UNE MYSTIFICATION OFFICIELLE de Jean-Marc Berlière et Franck Liaigre. Larousse, "A rebours", 160 p., 12 euros.
Philippe-Jean Catinchi
mercredi 4 novembre 2009
L’art de l’esquive - "Une histoire de la langue de bois",
LE MONDE | 23.10.09
La politique est une inlassable guerre des mots : on botte en touche, on cache "en feignant de montrer", on omet en donnant l'illusion de s'engager. Cette manière si particulière de manipuler la langue, d'enfiler néologismes et mots chocs, généralisations hâtives, tautologies et euphémismes, porte un nom : la langue de bois.
En Russe, on dit "langue de chêne", "langue de béton" en allemand et "langue de plomb" en chinois. Elle existe donc sous toutes les latitudes comme une forme incontournable de la parole publique, sous les régimes totalitaires comme en démocratie. Elle remonte, nous assure Christian Delporte, universitaire spécialiste des médias, à la Révolution française, cette période où s'est forgée une nouvelle langue politique et où l'opinion publique, pour la première fois, a été perçue "comme un enjeu politique".
La Révolution française, note-t-il, a même inventé les "petites phrases". La plus célèbre d'entre elles a été prononcée par Danton en 1792 : "De l'audace, encore de l'audace, toujours de l'audace..." "Terme chéri de la langue de bois contemporaine, ironise Christian Delporte, le mot "audace" entame alors une longue carrière politique."
D'autres mots connaîtront des fortunes diverses. Mots guerriers de la langue de bois patriotique sous la IIIe République, mots magiques du catéchisme socialiste, glaciation de la "sovietlangue", véritable machine "à recomposer le réel", plus près de nous "raffarinades" et "sarkolangue", ce mélange de "parler jeune" et de "parler cru", censé donner l'illusion d'un "parler vrai", qui est la marque de Nicolas Sarkozy.
Dans cette recension minutieuse, formidablement documentée, qui permet au lecteur de se replonger avec délice dans les moments cultes de l'ORTF et des campagnes électorales - Ah ! "les forces de progrès" de François Mitterrand en 1981 ! -, chacun en prend pour son grade.
Christian Delporte fait un sort particulier à Jean-Marie Le Pen, au vocabulaire soigneusement codifié et aux dérapages toujours contrôlés, à Georges Marchais qui, au début des années 1980, jette les derniers feux d'une encore très pure "sovietlangue", ou encore Jack Lang, qui manie avec brio "la langue de bois très particulière de l'émerveillement perpétuel".
La palme revient toutefois à Jean-François Copé, pris en flagrant délit sur le CPE, à la télévision, en avril 2006, alors qu'il est là pour vendre un livre au titre ambitieux : Promis, j'arrête la langue de bois.
UNE HISTOIRE DE LA LANGUE DE BOIS de Christian Delporte. Flammarion, 352 p., 21 €.
Christine Garin
mercredi 21 octobre 2009
La bibliothèque numérique de la Librairie européenne
Check-list Le Monde du 20 Octobre 2009
L'UE a officiellement lancé lors de la Foire du livre de Francfort sa bibliothèque virtuelle, un portail où ses archives peuvent être consultées et téléchargées. Environ 110 000 documents édités par l'Office des publications pour le compte des institutions, agences et autres organismes communautaires depuis 1952 (disponibles en 50 langues).
