vendredi 30 mai 2008
La culture pour rendre le monde vivable
Libération - vendredi 30 mai 2008
François de Bernard philosophe, président Groupe d’études et de recherche sur les mondialisations.
«Le désert croît !» lance Zarathoustra, et il est possible d’entendre ce leitmotiv comme une interprétation saisissante de l’époque que nous vivons. Une époque où la privation, la dépossession, et, finalement, la désertification des imaginaires, des volontés et des désirs semblent l’emporter sur à peu près tous les fronts. L’une des figures de ce triomphe est le cycle dévaluation, démotivation, démobilisation.
Tout d’abord la dévaluation, de l’action politique, de celle des pratiques religieuses, des engagements militants de celle des services publics et gratuits… Le désert socioculturel contemporain s’alimente de la dévaluation. On dévalue beaucoup, à tours de bras, souvent sans distinction, et l’on réévalue très peu, ou seulement sous la contrainte, comme paralysés par le risque d’erreur historique. Il n’y a donc ni balance ni équilibre global des dévaluations et des réévaluations, mais un glissement progressif de toute la société vers cette négativité que l’on pourrait encore nommer «dépréciation universelle».
Le désert a également pris la forme guère poétique et plutôt postmoderne de la «démotivation». Elle ne cesse de s’étendre au sein de toutes les activités, qu’elles soient professionnelles, associatives, humanitaires ou égotistes, qu’elle affleure par tous les pores d’une majorité croissante d’êtres humains dont le dénominateur commun paraît d’être en manque d’un moteur essentiel… Comme si, après ladite «mort de Dieu», après l’effondrement du communisme soviétique, les ravages du néolibéralisme, le 11 septembre, la guerre d’Irak et le relativisme culturel, les ressorts de l’espoir et du vouloir semblaient dissous ou volatilisés, plus encore que perdus…
Enfin, corollaire de la dévaluation et de la démotivation, s’impose une «démobilisation» massive, qui est bien sûr sociale, au sens des grandes mobilisations historiques, mais elle est également professionnelle (elle atteint souvent le sens même du métier, l’intérêt qu’on lui portait) et, en amont, elle apparaît même personnelle, au sens des ressorts les plus intimes, les moins contrôlables de l’action des individus.
Articulée sur une démotivation générale, la démobilisation est comme un virus grippal qui se propage au sein des familles, des communautés, des entreprises et chez les individus isolés, en n’épargnant que peu de gens. «Démobilisés !» devient ainsi un cri d’angoisse métaphysique donnant le vertige et auquel il n’est bien sûr pas possible de répondre par les prescriptions placebos qu’affectionnent nos apothicaires dirigeants.
Comment sortir de cette spirale, dira-t-on ? Cela ne peut être réalisé par la énième tentative de mise en œuvre d’un projet politique, quel qu’il soit. La crise est trop profonde, et la méfiance du politique trop profondément ancrée. Selon une perspective très différente, soutenons que c’est par la culture, et par elle seule, qu’il est possible d’inverser la tendance : c’est-à-dire de réévaluer massivement tout ce qui mérite de l’être, de remotiver tous ceux qui n’ont plus de ressort, plus d’espoir, plus de désir (et combien sont-ils nombreux !), enfin, de remobiliser largement au-delà des frontières et appartenances normatives.
Qu’est-ce que cela peut vouloir dire, dans les faits ?
Favoriser un partage culturel permettant de ressouder ce qui peut l’être, de réconcilier ce qui doit l’être, en «parlant ensemble de ce que l’on voit ensemble», en discutant autrement de ces motifs qui n’en sont plus, de ces objets de mobilisation qui ont cessé de l’être. Avoir ainsi recours à la contribution de tous les arts, classiques et contemporains, officiels et marginaux. Remettre la tragédie, la comédie et l’opéra au cœur de la cité, mais aussi bien le cirque et les arts de la rue. Accorder une importance extrême au livre, au cinéma, à la musique comme vecteurs revisités d’une modernité partagée autrement. La clé du désarroi présent, c’est de reconnaître que l’on ne peut pas réévaluer, remotiver, remobiliser des individus aussi fortement affectés par les mutations contemporaines - celles engendrées par les mondialisations que nous vivons, comme par les nouvelles formes d’exclusion - avec des arguments et des méthodes exclusivement politiques, et a fortiori économiques. Car seule la culture permet de rendre le monde vivable, les politiques feraient bien de s’en rappeler.
Dernier ouvrage paru :la Fabrique du terrorisme, Editions Yves Michel
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