vendredi 30 mai 2008
L'idéologie n'est jamais innocente
29.05.2008 Le Journal de Vaud – La Suisse – Marc Lacaze
Dans le dernier Matin Dimanche Marinette Matthey, sociolinguiste, a consacré un excellent « papier » à l’idéologie. Le sujet est d’importance et mérite d’être développé. C’est qu’une idéologie, quelle que puisse être la générosité de ses motivations, n’est jamais innocente. Plus encore, elle est toujours dangereuse, dès lors qu’elle implique une contrainte et une soumission ou, en d’autres termes, une prise en charge et une démission.
Dans un récent ouvrage consacré à l’analyse de l’état politique et moral de la France, il est dit en conclusion que ce pays a besoin d’une nouvelle idéologie
Revenons aux sources : l’idéologie génère des doctrines manichéennes et contraignantes, un conglomérat d’idées fixes à faire triompher par tous les moyens. Réservons donc en priorité ce substantif à cette forme définie d’engagement passionnel et de construction intellectuelle qui entraîne presque toujours une perversion de l’esprit, la plus dangereuse qui soit.
Songer à un monde meilleur, rechercher les moyens d’y parvenir, puis ériger cela en système, n’est-ce pas un idéal généraux et constructif ? Rien de plus louable, en effet, si l’on considère cette démarche comme une hypothèse de travail à expérimenter et non comme un moyen de régner sur les esprits et les personnes.
Il y a perversion de l’esprit et du langage dès l’instant que l’on pose et impose de prime abord une conclusion, qu’on étaie après coup par une dialectique et des raisonnements qui ont pour seul but de la justifier. On obtient ainsi une doctrine tissée d’arguments qui se déduisent les uns des autres avec une logique rigoureuse, mais sont fondés sur une base fausse, tronquée, abstraite, partielle, partiale et manichéenne. Quoi de plus dangereux pour une âme flottante, désireuse d’être prise en charge ? Une fois engagée, elle se croira sincère et autonome, mais ne sera pas plus libre de son cheminement que le pilote de bob dans son couloir de glace.
Dès l’instant que l’on « déguise une croyance en savoir, une exigence en constatation », on renonce à dresser de véritables bilans. L’idéologue, lui, ne veut voir, selon la thèse qui règne sur son esprit, que l’actif de telle théorie, que le passif de telle autre. Au nom de ses convictions, il manipule ; c’est en ce sens qu’il est un faussaire.
Les grands refrains de l’idéologie sont connus : la focalisation incantatoire sur un ennemi qui menace les « valeurs » du groupe ; la volonté farouche d’éliminer les dissidents, voire les simples indifférents ; le culte du chef et le foisonnement de son effigie ; l’évacuation de l’humour et de ce sens du « second degré » que seul un Dieu libre a pu nous prêter. Dangereuse aussi, et combien trompeuse, est l’exploitation du mythe de la pureté, sous son aspect d’inattaquable vertu : pureté de la doctrine, pureté de la race, pureté des mœurs, mais pureté agressive, orgueilleuse et vide. Quelle séduction pour beaucoup, mais aussi quelle pernicieuse illusion pour ceux qui ne discernent pas à quel point les inquisiteurs de la pureté idéologique adoptent la langue de bois qui les dispense – quel soulagement – d’avoir à démontrer.
Truismes que tout cela, direz-vous. Sans doute, mais ne craignons pas de les ressasser. Aujourd’hui, partout les voyants rouges sont allumés ; des idéologies se sont effondrées, d’autres aussi virulentes, naissent et se répandent. C’est pour l’homme un danger majeur. Veillons à ce qu’en chacun d’entre nous ne s’opère pas un glissement insidieux et cultivons de plus paisibles ambitions. « Un libre esprit d’analyse, dit Jean Daniel, est préférable aux prisons prophétiques. »
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