dimanche 25 mai 2008
Nicolas Hulot dénonce la civilisation du gâchis
Ouest-France – Dimanche 25 mai Recueilli par Florence PITARD.
Les deuxièmes Rencontres de Branféré se tiennent aujourd'hui dans le Morbihan. Leur initiateur, qui n'a pas souhaité s'exprimer sur des sujets politiques, donne des pistes pour éviter de dégrader la planète.
Comprendre le rôle des abeilles, se mettre dans la tête de son chien, regarder vivre une goutte d'eau, admirer un ballet aérien d'oiseaux, s'inquiéter de la conservation des espèces... À travers ateliers, conférences, spectacles, Nicolas Hulot, initiateur des Rencontres de Branféré, veut faire prendre conscience de la beauté et de la fragilité de la nature, en informant et sans effrayer.
Comment les rencontres de Branféré se proposent-elles de défendre la biodiversité, et en quelque sorte la vie sur terre ?
Nous essayons de faire comprendre le rôle que jouent les différentes espèces, et les dégâts que les activités humaines peuvent leur causer. Et ce, de façon pédagogique, car l'idée n'est pas d'effrayer, mais de regarder la réalité en face ! Par exemple, l'homme peut faire du mal s'il ne pratique pas une agriculture respectueuse de l'environnement. L'usage intensif de produits chimiques affecte la biodiversité sur terre, mais aussi sous terre ! Les sols contiennent une faune microbiologique, bactéries, lichens, vers. Elle absorbe les déchets et les restitue, fabriquant l'humus qui permet la croissance des plantes. Grâce à cela, les sols sont fertiles. Mais souvent, ces micro-organismes ont été trop sollicités, se sont vu injecter trop de produits, et sont complètement détruits. Et on rajoute à la terre des produits chimiques pour compenser !
Vous attirez aussi l'attention sur les comportements alimentaires.
Oui, il faut éviter d'acheter des fruits hors saison, venant de l'autre bout de la terre en avion, car cela encourage le gâchis énergétique. Et mieux vaut éviter la viande à bas prix, car elle est nourrie avec une alimentation bourrée de pesticides et insecticides, ou qui vient de très loin, comme le soja. Il faut privilégier la viande de qualité, quitte à en manger moins car elle est plus chère. Il est important de réduire la consommation de viande. 50 % des cultures produites dans le monde sont utilisées pour nourrir les bêtes, alors que les hommes en auraient besoin !
>> Retrouvez le programme des rencontres de Branféré en cliquant ici !
C'est une des causes de la crise alimentaire mondiale.Oui, avec la production d'agrocarburants, le fait que les sols ont des rendements moindres à force d'avoir été exploités, la diminution des ressources de la pêche car les poissons sont pêchés de plus en plus jeunes... Nous sommes dans une civilisation du gâchis ! Et nous arrivons dans les scénarios que les spécialistes de l'environnement dénoncent depuis des années.
Même lors des activités de plein air, il faut faire attention.
En période de nidification, les joggers ne doivent pas sortir des sentiers, éviter de marcher dans les herbes où se trouvent les nids. À certaines périodes les kayaks ne doivent pas passer sur les frayères, ces endroits où les poissons déposent leurs oeufs. Lors d'une partie de pêche à pied, il faut connaître la taille en dessous de laquelle on n'est pas autorisé à pêcher. Les fédérations sportives viennent vers nous afin d'expliquer à leurs adhérents ce qu'il faut faire afin de ne pas dégrader sans le savoir.
Vous prônez aussi les bienfaits de l'éco-construction.
Oui, c'est un des grands chantiers à mener en France ! Les bâtiments nouvellement construits vont être soumis à de nouvelles normes afin de consommer moins d'énergie. Il faudra apprendre à se passer de gaz, d'électricité, de pétrole... Il faut former les artisans, et j'étais vendredi à Lorient afin d'inaugurer à l'université de Bretagne Sud une licence professionnelle ayant trait à l'éco-construction. Il existe aujourd'hui de nouvelles sources d'énergie comme le solaire, la géothermie, les éoliennes... Certaines maisons, dites à énergie positive, non seulement ne consomment plus d'énergie, mais en produisent ! Ainsi, les tuiles et gouttières en silicium fabriquent-elles de l'électricité. En ce qui concerne les matériaux, il faut sortir du parpaing et du béton pour aller vers le bois, le chanvre, un excellent isolant.
Et ce, afin de prévenir le réchauffement climatique ?
Oui, c'est la pire des catastrophes ! La terre a toujours connu des modifications du climat, mais là, elles se produisent trop rapidement, et tout ce qui vit sur terre est pris de court. Les organismes vivants ont du mal à s'adapter. Par exemple, le réchauffement permet à certaines espèces de sauter les barrières thermiques, ces échelles de température à l'intérieur desquelles elles sont normalement cantonnées. Cela a des conséquences comme l'extension de maladies. Ainsi, la fièvre catarrhale, qui affecte les moutons, est-elle passée de l'Afrique du Nord à la Sicile, la Sardaigne, et aujourd'hui la France. L'asphodèle, l'insecte qui véhicule cette maladie, bénéficie désormais dans ces pays du climat qui lui convient ! Autre exemple, on trouve en Méditerranée des poissons exotiques qui ne vivaient qu'en Mer rouge. Cela change tout l'équilibre écologique.
Rencontres de Branféré, en lien avec l'Ecole de la nature de Nicolas Hulot, de 10 à 19 h. Parc animalier de Branféré, 56190 Le Guerno, www.rencontresdebranfere.org. adultes 10 €, enfants 6 €, gratuit -4 ans.
Génération chambres d'hôtes
Magazine Challenges | 08.05.2008 | par Bertrand Fraysse & Francine Rivaud
Au coeur du débat sur les retraites, la question de l'emploi des seniors. La solution de plus en plus de quinquagénaires, au chômage ou simplement fatigués de la ville : se mettre au vert et accueillir les touristes.
Tout près, il y a un village perché du XIIe siècle, ses maisons de pierre et ses toits de tuiles romaines, avec pour décor les collines des Baronnies dominées par le mont Angèle. En contrebas de la maison, au pied d'un escalier de 120 marches traversant des jardins suspendus se cache une piscine.
Bienvenue aux Terrasses, maison d'hôtes de Montaulieu, dans la Drôme provençale, canton de Nyons, 64 habitants.
Sa maison, Alain Benmayor l'a achetée en 1970, en ruine, pour «une poignée de cerises» : 5 000 francs. Musicien de jazz, il rêvait, comme beaucoup de soixante-huitards, de retour à la terre et de vie communautaire.
Les contraintes de la vie et la passion des affaires l'ont ramené à Paris, dans le Sentier, où, pendant trente ans, il a dirigé une petite entreprise de prêt-à-porter féminin, dont il a fini par déposer le bilan.
A 55 ans, il lui a fallu penser à ses vieux jours. Son rêve de jeunesse a refait surface. C'est en aménageant de nouvelles chambres pour ses petits-enfants qu'un maçon lui a glissé l'idée : pourquoi n'ouvrirait-il pas des chambres d'hôtes ?
Cela lui permettrait de couvrir le financement des travaux. Modeste disciple de Joël Robuchon, Alain Benmayor y voit l'occasion de réaliser sa passion pour la cuisine. Alors il devance l'appel et quitte Paris sans regret. Il passe désormais dans la Drôme les six mois de l'année où sa maison est ouverte à la clientèle, courant les vignerons et les fermiers de la région pour y dénicher les bons produits et passant plusieurs heures par jour à cuisiner pour ses hôtes de passage.
Son épouse, Marie-Do, ancienne styliste de mode, l'a rejoint, assouvissant dans sa nouvelle activité sa passion de toujours pour la chine et la décoration.
Phénomène sociologique - Comme Alain et Marie-Do Benmayor, ils sont des milliers chaque année à réaliser ce fantasme par excellence du quinquagénaire urbain fatigué : achever sa vie active à la campagne, douce transition vers une retraite qui est aujourd'hui au coeur du débat public.
Des sociologues les appellent «génération chambres d'hôtes». Sous leur impulsion, le nombre de ces chambres a été multiplié par quinze en moins de vingt ans : il y en aurait environ 65 000 en France, contre seulement 4 500 au début des années 1990. Cette floraison a même conduit le législateur à encadrer sévèrement l'activité (lire ci-dessous), imposant notamment l'inscription en mairie, afin de contrôler l'éventuelle dissimulation fiscale.
Souvent, c'est un accident de carrière licenciement, restructuration ou dépôt de bilan qui aide à franchir le pas; parfois, une simple lassitude, l'envie tout simplement de «lever le pied».
Certains y trouvent le moyen de prolonger leur vie active, d'autres de percevoir un revenu d'appoint en attendant la retraite à taux plein : une question de plus en plus d'actualité alors que le gouvernement veut allonger la durée de cotisation de 40 à 41 ans.
D'autres, enfin, attendent patiemment la retraite pour se lancer, généralement en couple, y trouvant un appréciable revenu complémentaire, et souvent un moyen de valoriser leur patrimoine, maison de famille ou résidence secondaire.
C'est aussi l'occasion tant attendue de se mettre enfin au vert. «La chambre d'hôtes a changé de rôle, explique le sociologue Jean Viard. Au début, dans les années 1960, elle a remplacé le poulailler. Elle a été créée pour les femmes d'agriculteur, se substituer à leurs activités disparues comme l'élevage des poules, en leur procurant un petit complément financier, et plus encore une activité de lien social.
Depuis 2000 environ, l'exode rural s'est inversé. La maison d'hôtes s'adresse désormais aux nouveaux ruraux, hyperactifs urbains, adeptes du télétravail ou retraités issus d'un milieu plutôt cultivé. Comme aux agricultrices, la maison d'hôtes leur apporte au moins autant du lien social qu'un revenu complémentaire.»
Cette notion de «lien», on la retrouve dans les témoignages de tous ceux qui se sont lancés dans l'aventure. Plus que la motivation financière, ce sont les plaisirs de la rencontre et de l'échange, avec la clientèle comme avec les fournisseurs locaux, qui attachent les propriétaires à leur activité. Une forme de reconnaissance sociale aussi. «Recevoir chez soi, dans sa grande maison joliment décorée, c'est valorisant», constate Jean Viard.
La chambre d'hôtes est un rêve. C'est aussi un luxe, réservé à ceux qui ont déjà gagné leur vie ailleurs.
«Ceux qui voudraient investir dans une maison d'hôtes pour faire fortune, je leur conseillerais franchement de faire autre chose, ouvrir un hôtel par exemple», tranche Pietro Cossu-Descordes, ancien dirigeant de filiale d'un groupe d'assurances et propriétaire d'une superbe longère du xviiie siècle, la Louveterie, à Moutiers-au-Perche, dans l'Orne.
Son objectif économique ? Simplement «couvrir les frais de rénovation et d'entretien» de sa propriété, achetée en 2002, en ruine, et transformée en maison d'hôtes trois ans plus tard. L'ancien financier, tout juste quinquagénaire, n'a pas abandonné toute activité professionnelle.
Il continue à être formateur dans sa petite société de coaching; son épouse, Carole, reste à la tête d'une petite entreprise de création graphique. Et il a beau proposer à sa clientèle trois chambres et deux suites, ouvertes toute l'année, et commercialisées entre 85 et 145 euros la nuit, ainsi qu'un superbe local pour des séminaires, les revenus de sa maison d'hôtes ne dépassent pas encore la moitié du total de ses émoluments.
Les chiffres parlent d'eux-mêmes : en moyenne, une chambre est louée 111 jours par an à un prix moyen de 51 euros, si l'on se fie aux données de Gîtes de France, le premier réseau français (10 500 maisons et 30 500 chambres).
Soit un chiffre d'affaires annuel moyen de 5 500 euros par chambre, un peu plus de 15 000 euros par maison.
En moyenne, il faut donc l'équivalent de trois ans de chiffre d'affaires pour rembourser l'investissement de départ, estimé à 42 000 euros par maison par Gîtes de France : tout est dit.
Valoriser un patrimoine - Pour un retraité disposant d'un capital important, la solution chambre d'hôtes peut être cependant satisfaisante. Jean-Marc Pierchon, ancien ingénieur mécanicien dans une société de chargement de conteneurs à Dunkerque, peut en témoigner.
A 58 ans, il quitte son entreprise pour cause de restructuration et part à la recherche d'une «grande propriété ancienne», de préférence dans le Bordelais ou en Charente.
En 1998, il jette son dévolu sur un terrain de Saint-Georges-d'Oléron (Charente-Maritime), en haut d'une dune, face à la mer, adossé à une jolie forêt de pins. C'est là qu'il fait construire sa maison d'hôtes, réalisant lui-même une grande partie des travaux, y compris le jardin et les salles de bains. Budget total : 400 000 euros environ.
Aujourd'hui, six mois par an, il loue trois chambres, entre 70 et 85 euros la nuit, et ouvre une table d'hôtes trois soirs par semaine. «Cela ajoute environ 25% à ma retraite, dit-il. Pour un jeune retraité, c'est l'idéal. On est indépendant et on peut réguler sa charge de travail.»
Jean-Marc s'est ainsi construit une vie à deux vitesses : six mois de travail forcené, à plein-temps, suivis de six mois en voyage, sur un bateau. Le rêve...
En général, mieux vaut être déjà propriétaire de son bien et limiter son endettement au maximum. Le plus souvent, l'achat de la propriété précède la décision d'ouvrir une maison d'hôtes. Celle-ci est alors vécue comme un moyen de valoriser son patrimoine immobilier, avant de le transmettre à ses enfants.
Lorsqu'il était encore antiquaire à Paris, Jean-Claude Hubert avait acheté une belle maison à Plélan-le-Grand, en Ille-et-Vilaine. Avec sa femme Odile, il y a six ans, ils ont ouvert deux chambres au mobilier raffiné, donnant sur un beau jardin, proposées à 50 euros la nuit. «L'argent gagné nous permet d'entretenir la maison. On lui a donné ainsi de la valeur, ce qui est essentiel», résume Odile.
Une vie rêvée - En contrepartie, il faut accepter les nombreuses servitudes du métier. «Si votre objectif, c'est de passer une retraite tranquille, oubliez tout de suite, avertit Pietro Cossu-Descordes.
De même si vous considérez qu'être au service des autres c'est exercer un métier de larbin.»
Pourtant, à l'écouter parler de sa vie dans le Perche, les contraintes subies paraissent loin d'être excessives. «Notre objectif est de remplir nos chambres 40 à 45 week-ends par an. Mais, en semaine, quand nous n'avons pas de clients, il nous arrive, à mon épouse et à moi, de prendre nos chevaux et d'aller nous balader dans la nature. Cela n'a pas de prix.»
Autour d'eux, c'est toute une société conviviale qui s'est peu à peu organisée. Certains de leurs clients sont devenus leurs amis, d'autres leurs voisins. Ainsi, à la campagne, toute l'année, ils prolongent le rêve de la maison de vacances entretenue dans les films des années 1970, ceux de Claude Sautet, avec Yves Montand ou Michel Piccoli. «Une image du paradis à la campagne», selon Jean Viard.
Pour le sociologue, «la chambre d'hôtes, c'est avant tout la conséquence économique de ce rêve culturel». Un rêve de temps libre et de convivialité retrouvée qui ressemble par certains côtés à l'utopie soixante-huitarde, quarante ans après, soit une vie active plus tard.
Ce qu'il faut savoir avant de franchir le pas
LEGISLATION - Depuis le décret du 3 août 2007, ouvrir une chambre d'hôtes est une activité réglementée, qui répond à un objectif à la fois de transparence et de rétablissement d'une concurrence loyale avec les hôteliers. Le propriétaire ne peut louer plus de cinq chambres. Il doit lui-même assurer l'accueil, fournir un petit déjeuner, mettre à disposition une salle de bains. Une déclaration doit être adressée au maire de la commune.
RESEAUX - Si l'adhésion à Gîtes de France, Fleurs de soleil ou Clévacances, par exemple, n'est pas obligatoire, les conseils qu'ils prodiguent, le label de garantie et leurs sites Web de réservation sont d'une grande aide pour les propriétaires désireux de se lancer dans les chambres d'hôtes.
RENTABILITE - Vouloir faire fortune est illusoire. Quel que soit le tarif (en moyenne entre 50 et 80 euros la nuit, petit déjeuner compris), une chambre d'hôtes nécessite de constants travaux et embellissements. Le nombre de nuits louées est en moyenne de 111 par an. Selon l'Agence pour la création d'entreprises, la rentabilité n'atteint que 1 500 à 3 000 euros par an et par chambre.
La condition humaine 2.0
LE MONDE | 24.05.08 CHRONIQUE EPOQUE
Jamais ce que Pierre Teilhard de Chardin nommait "la température psychique de la Terre" n'a été aussi élevée. Avec le développement du cyberespace, des réseaux, de la téléphonie mobile, le monde est devenu en quelques années un gigantesque océan tourmenté, envahi non plus seulement d'énergie et de matière, mais, la numérisation aidant, d'informations. De savoirs, de connaissances.
Des informations, il y en a de toutes formes et de toutes sortes, brutes ou dégrossies, surexposées ou juste entreposées. Chacune a ses atomes propres : les bits. Chacune a sa possibilité d'extension moléculaire : l'hypertexte, qui permet à la mémoire de chacun de devenir la mémoire de tous.
Pas un élément du réel qui ne puisse être désormais encodé, stocké, manipulé, expédié. Et pour ainsi dire, dans le même temps : "virtualisé". Voici advenu le règne de l'" hyper-information".
Dans Homo sapiens 2.0 (éd. Max Milo, 288 p., 25 €), Gérard Ayache, spécialiste de la communication, tire des conséquences anthropologiques de ce mouvement lancé jadis (sur un tout autre rythme) par l'imprimerie.
L'homme, qui vit de plus en plus dans l'instant (un instant mondialisé), changerait également dans son corps : "augmenté" ou "complété" qu'il est désormais par les outils technologiques que sont téléphones et ordinateurs, dont il ne peut se séparer.
Commandée par la société Nortel, une étude aurait récemment mis au jour un plus grand attachement des salariés à leur portable (tout au moins une plus grande attention portée à l'objet)... qu'à leur porte-monnaie, lorsqu'ils sont appelés à partir en déplacement.
L'enquête a conclu que 16 % de 2 400 salariés interrogés dans 17 pays, qualifiés d'"hyperconnectés", utilisaient quotidiennement sept appareils différents, professionnels ou personnels, et neuf applications distinctes, telles que messageries instantanées, boîtes électroniques, Webconférences, etc.
La proportion, selon l'étude, pourrait monter à 40 % dans cinq ans.
Cette multiplication des hyperconnectés s'opère alors que l'universalité et la diversité des savoirs disponibles aujourd'hui à travers les flux informationnels induit une collectivisation de la connaissance.
Un brassage permanent d'idées, de valeurs, de cultures. Un magma informel en perpétuelle extension sur lequel chacun peut se brancher (encore qu'il y ait une frange importante d'exclus aussi sur ce terrain-là). Qui s'accompagne d'une sursaturation émotionnelle et, par mimétisme, d'une multiplication des stéréotypes.
L'hyper-information modifie le rapport de l'individu au réel (à sa représentation), au pouvoir, à l'information, dont il n'est plus seulement le récepteur, mais un "interacteur" opérant dans la complexité, sur un territoire allant de l'univers aux méandres du cerveau humain.
Résultat : "Les individus transhument d'un espace à l'autre, observe Gérard Ayache, forgeant leur conscience des choses sur un ensemble d'hypothèses, de probabilités et de valeurs, et plus seulement sur une sélection d'informations diffusées par ceux qui avaient le privilège de leur détention."
Certains s'en inquiètent. Des scientifiques, des enseignants, les médias. "A quoi sert un journaliste ?", s'interrogeait ainsi la profession aux cours des deuxièmes Assises du journalisme, organisées à Lille du 21 au 23 mai.
"N'ayez pas peur !, confrères, rassure le président du groupe Bayard, Bruno Frappat. Tant qu'il y aura des nouvelles, il faudra des gens pour faire le tri, hiérarchiser les "événements", en jeter. Autrement dit, pour penser l'actualité (...). Il faut parier sur le journalisme durable." Nécessairement adapté à la nouvelle condition humaine. C'est-à-dire qui ne réduise pas, mais ouvre au contraire à la complexité, à la multiplicité des possibles et des interprétations.
Hokusai, "ivre de dessin", maître du monde flottant
LE MONDE | 21.05.08 | 17h00
La surprise qui clôt l'exposition Hokusai au Musée Guimet justifie presque à elle seule l'entreprise de sa commissaire, Hélène Bayou. Sur le dernier panneau du circuit, deux peintures verticales se font face. La première est un Tigre sous la pluie, à l'aspect peu redoutable, traité dans les rouges bleutés. L'animal appartient au musée Ota de Tokyo qui l'avait prêté en 2005 pour une exposition organisée par Guimet. Son pendant, Dragon dans les nuées, un monstre mélancolique errant parmi des nuages aux dominantes bleues, vient d'entrer dans les collections du musée parisien grâce au don de Norbert Lagane, un pharmacien de Suresnes.
L'amateur complétait ainsi sa donation de 2001 par celle de dix autres peintures, 130 oeuvres diverses, estampes, livres et dessins d'Hokusai (1760-1849). Or le style, le montage des oeuvres, tout montre la proximité des deux rouleaux. Il s'agit là des dernières peintures réalisées avant sa mort par l'artiste japonais, réunies pour la première fois depuis leur création. De plus, l'exposition offre au musée d'art asiatique l'occasion de présenter ses achats effectués lors de la succession d'Huguette Bérès, en 2001 et en 2003, qui lui ont permis de compléter son ensemble Hokusai.
Ce peintre est l'un de ceux par qui l'art japonais a été popularisé dans le monde occidental. La légende veut même que ce maître, méprisé dans son pays, doive sa renommée à quelques acteurs parisiens : des écrivains comme Edmond de Goncourt, ou des marchands comme Siegfried Bing lui ont très tôt consacré des livres et des expositions. Et les artistes français, qu'ils soient impressionnistes ou symbolistes, en ont vite tiré la leçon : cadrage, sens du détail, originalité des à-plats de couleur.
Pourtant il ne faut pas radicaliser la légende : les Hokusai ne sont pas arrivés en France dans des caisses servant à emballer porcelaines et boîtes de thé. Ces rebuts - ils ont existé - étaient dévolus aux estampes de la plus basse catégorie. Au Japon, les oeuvres d'Hokusai étaient recherchées par un cercle d'amateurs exigeants.
L'homme avait commencé sa carrière, très jeune, chez un éditeur au moment où fleurissait, loin de l'art académique, le mouvement de l'ukiyo-e, au milieu du XVIIIe siècle. La bourgeoisie de Edo (aujourd'hui Tokyo) et les classes plus populaires étaient friandes de ces estampes sur bois qui illustraient des contes, des récits érotiques, les exploits des acteurs du théâtre de kabuki, des recueils de poésie ou des pièces de circonstance pour la nouvelle année.
Peu à peu, Hokusai s'affranchit du texte. En 1805, il ajoute à son nom le vocable de Gwakiojin, c'est-à-dire "ivre de dessin". Il compose des encyclopédies populaires en images, les manga, dont quinze volumes furent publiés de son vivant. Ces scènes de la vie quotidienne, avec ses petits métiers et ses personnages pittoresques exécutés avec une vigueur parfois proche de la caricature, remportent un gros succès. Mais c'est à partir de 1823 qu'Hokusai fait sortir l'estampe des quartiers réservés en exécutant des séries de paysages qui font sa renommée.
Ses trente-six vues du Fuji-Yama viennent renouveler son langage traditionnel grâce à l'emploi du bleu de Prusse. Parfois, la montagne enneigée est l'acteur principal de l'estampe, parfois, elle n'est qu'une silhouette lointaine qui se découpe loin derrière une vague échevelée ou qui renforce une scène de pêche. Il poursuit avec les cent vues du Fuji-Yama en trois couleurs, le voyage autour des cascades, les vues des puits célèbres des diverses provinces. L'ukiyo-e faisait l'apologie d'un "monde périssable".
Après la mort d'Hokusai et celle d'Hiroshige (1797-1858), qui poursuit la tradition du paysage, le Japon entre dans la modernité de l'ère Meiji, qui sonne le glas de ce "monde flottant".
Hokusai, "l'affolé de son art", d'Edmond de Goncourt à Norbert Lagane, Musée Guimet, place d'Iéna, Paris-16e. Mo Iéna. Tél. 01-56-52-53-00. Du mercredi au lundi, de 10 à 18 heures. De 5 à 7 €. Catalogue sous la direction d'Hélène Bayou, éd. Guimet-RMN, 240 p., 39 €.

FRANCE-JAPON - Les soixante kimonos de Bagatelle
LE MONDE | 19.05.08 | 18h22
Le kimono, dont la forme rectiligne remonte au XVe siècle, illustre l'intemporalité de l'élégance comme il gomme l'appartenance sociale et les particularités physiques.
Pour saluer les 150 ans de l'Association amicale franco-japonaise, le Parc de Bagatelle présente soixante pièces rares provenant du Bunka Gakuen, de Kyoto, musée du costume et célèbre école de mode où ont étudié Kenzo Takada, Yohji Yamamoto et Junko Koshino, ces deux derniers signant chacun des kimonos contemporains aux côtés des costumes du XIXe siècle.
Au Trianon, un parcours pédagogique dévoile les kimonos de saisons, de printemps, d'été, d'hiver, d'automne, et ceux des grandes occasions : celui du mariage est brodé d'aiguilles de pin, bâtons de bambou, branches de prunier, motifs de bon augure, mais aussi de grues et de tortues, symboles de longévité.
A la Galerie, les kimonos les plus rares, en soie, portent les décors peints par de célèbres artistes, comme celui de cette princesse royale aux fleurs de cerisier, porte-bonheur.
Trianon, Parc de Bagatelle, route de Sèvres, 92200 Neuilly-sur-Seine, jusqu'au 16 juillet, tous les jours, de 11 heures à 19 heures. Entrée 3 €.
Quelques exemples de Kimono et tissu / Source : Internet


Le billet d’humour par Robert Solé : Entre voisins
LE MONDE | 23.05.08
Le site Internet Ma-residence.fr a été primé, jeudi, par la ministre du logement et de la ville. Grâce à ce "premier service agréé numérique et citoyen", des habitants d'un même immeuble, souvent d'une même cage d'escalier, peuvent entrer en contact les uns avec les autres. Il est remarquable, en effet, que l'écran permette de briser la glace.
Le temps n'est plus où l'on sonnait chez la voisine, à 8 heures du soir, avant un dîner, pour demander du sel.
La requête se fait maintenant par courriel, avec signature électronique et pièce jointe si nécessaire. "Bonjour. Je suis Pierre Durand, votre voisin de palier (la porte d'en face). Peut-être l'avez-vous remarqué : nous avons attendu hier l'ascenseur ensemble. Je m'aperçois que ma salière est vide..."
Indispensable Internet ! Bientôt on en aura besoin pour communiquer avec soi-même.
Les yeux rivés sur l'écran, il sera possible de sonder ses propres sentiments, d'entrer en contact avec son moi profond.
Rien de tel qu'un chat comme dialogue intérieur, au moyen d'une souris, pour supporter cette vie de chien.
Dessin de Pancho - Manifestations en France

Une charte pour la qualité de l'information
LE MONDE | 23.05.08 | 17h00
Les deuxièmes assises du journalisme, qui se tenaient à Lille jusqu'à vendredi 23 mai, ont appelé à la mise en place d'une charte pour la qualité de l'information. Son objet : définir les bonnes pratiques du métier de journaliste pour une information de qualité et indépendante de toute pression.
Porté par Jérôme Bouvier, président de l'association Journalisme et citoyenneté, ce projet est né il y a un an lors des premières assises. Cette charte, qui s'inscrit dans le droit fil de celles de 1918 et de 1971, pourrait figurer dans la convention collective des journalistes.
Certes, plusieurs médias ont déjà pris des dispositions pour faire face aux dérives, en élaborant des chartes - il en existe une quarantaine -, en mettant en place des médiateurs - il y en a une quinzaine -, mais cela n'est pas suffisant, dans le contexte actuel d'une crise de confiance entre le public et les médias.
FRAGILISATION DU MÉTIER - Les exemples récents, comme les critiques des députés UMP et de Nicolas Sarkozy contre l'AFP, l'adoption en première lecture de la loi, très controversée, sur la protection des sources, ne font que renforcer cet appel. Sans parler de la mutation profonde de l'univers des médias, sur fond de crise économique et de fragilisation du métier de journaliste.
"La crise a du bon", a insisté mercredi 21 mai François Malye, secrétaire général du Forum des SDJ (Sociétés de journalistes) lors des assises. Pour la première fois, SDJ, syndicats, politiques, etc., se mettent autour de la table pour faire émerger ce projet.
"L'idée est de regagner la confiance du public", explique M. Bouvier, en définissant "un projet éditorial entre les éditeurs et la rédaction qui serait la base de dialogue avec les lecteurs, les auditeurs..."
Parallèlement, une instance de médiation, sorte de conseil de presse, est à l'étude. Reste maintenant à concrétiser ces idées.
Un tiers des 25-59 ans se déclarent touchés par la précarité sociale et professionnelle
LE MONDE | 23.05.08 | 15h49
Un tiers des 25-59 ans ont, au cours de leur vie, été confrontés à une difficulté d'insertion (chômeur plus d'un an, allocataire d'un minimum social ou en contrat aidé), selon une étude réalisée par le Centre de recherche pour l'étude et l'observation des conditions de vie (Credoc), en avril, auprès de 2 028 personnes.
Selon cette enquête rendue publique par le Haut-Commissariat aux solidarités actives, dans le cadre du Grenelle de l'insertion, qui doit être clôturé le 27 mai, certains publics apparaissent plus touchés : les familles monoparentales, les étrangers et les non-diplômés.
53 % des personnes interrogées ont été au chômage au moins une fois. Près d'un quart disent avoir toujours alterné périodes d'emploi et de chômage.
Plus de 15 % des personnes travaillant se considèrent dans une situation professionnelle précaire ou très précaire. Près du quart des sondés qui ont été amenés à rechercher un emploi - 49 % parmi les allocataires de minima - disent avoir connu des périodes de découragement, au point d'arrêter de chercher pendant plusieurs mois.
Emmanuelle Chevallereau
CHINE - Face au séisme, un système d'irrigation ancestral a prouvé sa résistance
Actualités CHINE le 23/5/2008 à 16h09 par AFP

Du haut d'une plate-forme d'observation craquelée, Zhang Shuanggun, une villageoise chinoise, n'est pas surprise que le plus vieux système d'irrigation au monde ait résisté au séisme.
"Ce système ancestral est la perfection même", estime cette villageoise, en évoquant cet ensemble classé au patrimoine mondial de l'Unesco et situé à Dujiangyan, au pied des montagnes.
D'en haut, le mécanisme, construit à partir du IIIe siècle avant notre ère, semble simple.
Il est censé réguler les eaux de la rivière Min pour d'un côté prévenir les inondations et de l'autre irriguer les plaines de Chengdu, dans la province ravagée du Sichuan.
Le tremblement de terre de magnitude 8 sur l'échelle de Richter, qui a fait plus de 80.000 morts et disparus, a bien provoqué quelques dégâts sur son mécanisme. Mais, alors que plusieurs barrages modernes dont les structures ont été fortement endommagées, restent sous surveillance permanente, le ministère des Ressources hydrauliques assure que le système d'irrigation de Dujiangyan, lui, est sûr.
Le site n'est pourtant qu'à une cinquantaine de kilomètres de l'épicentre du tremblement de terre qui s'est produit le 12 mai.
"Le système d'irrigation est fiable et solide", estime He Quyun, une femme de 66 ans, qui vit sur les hauteurs, dans des collines menacées par des chutes de pierres.
"Les ancêtres, leurs architectes étaient tellement doués", renchérit un autre résident, un ancien secrétaire du Parti communiste du village qui refuse de donner son nom.
Le système repose sur une division du cours d'eau, organisée par des îles artificielles. La principale d'entre elles sert d'un côté d'appui à un barrage, de l'autre de rive à un plus petit canal qui sert à irriguer les plaines de la région.
Pour l'Unesco, qui a classé le site en 2000, il "marque une date majeure dans le développement de la gestion et de la technologie de l'eau" et illustre "les progrès scientifiques et technologiques réalisés dans l'ancienne Chine".
Pendant que sa femme plante des graines à la bordure de son champ de blé, Xu Shifu explique que si ses terres ont besoin de plus d'eau, il pourra aller la chercher grâce à un système relié en fin de chaîne aux installations ancestrales.
Selon lui, en plus de 2.000 ans d'existence, le système d'irrigation du Dujiangyan a dû voir passer d'autres catastrophes. Depuis deux générations, sa famille en dépend. "Il est très important", estime-t-il.
