dimanche 18 mai 2008
M. Piketty : "Les gains de pouvoir d'achat sont très fortement concentrés parmi les plus hauts revenus"
LEMONDE | 06.05.08 | 12h21 • Mis à jour le 16.05.08 | 14h20
Pour Thomas Piketty, économiste, les bénéficiaires des réformes fiscales lancées par Nicolas Sarkozy sont "une minorité".
RAchid : Les dernières statistiques font état d'une augmentation de 3,7 % du pouvoir d'achat en 2007 ? Comment interprétez-vous ce chiffre ?
Thomas Piketty : D'abord, le chiffre publié par l'Insee est plus proche de 2 %. Pour comprendre ce genre de chiffres, il faut savoir que quand on parle d'augmentation du pouvoir d'achat, on oublie de diviser par la croissance de la population. Or celle-ci augmente de 0,5 % par an.
En fait, le nombre de ménages augmente plus rapidement, car on a de plus de plus en personnes seules. Cela divise déjà par deux les estimations données sur l'augmentation du pouvoir d'achat.
nantais : La loi TEPA défiscalisant et détaxant les heures supplémentaires ne crée-t-elle pas un effet d'aubaine pour les entreprises plutôt qu'une incitation à faire travailler davantage les salariés et donc à les rémunérer davantage ?
Thomas Piketty : Pour l'instant, la seule chose qu'on sait, c'est qu'il y a un énorme effet d'aubaine. Les 6,5 milliards d'euros qui ont été budgétés par le gouvernement pour cette mesure ont été calculés sur la base des volumes d'heures supplémentaires qui étaient effectuées avant la réforme. Donc on sait que, de toute façon, ça coûtera 6,5 milliards d'euros. On dépense beaucoup d'argent pour des heures supplémentaires qui existaient déjà.
La deuxième question, c'est de savoir s'il y aura des heures supplémentaires en plus, créées par cette réforme. On peut déjà dire que, d'une part, le rapport coût/bénéfice restera très défavorable, même si on a 10 % d'heures supplémentaires en plus, on aura déjà dépensé 6 milliards d'euros en plus, ce n'est pas rentable économiquement comme mesure.
De plus, le plus probable est qu'il y aura surtout une utilisation de cette mesure non pas pour créer des emplois en plus, mais pour l'utiliser comme niche fiscale. Quand un employeur voudra payer une prime à un salarié, il va la maquiller en heure supplémentaire pour bénéficier de la niche fiscale. Tous les témoignages qu'on a vont dans cette direction. D'ailleurs, ils auraient bien tort de s'en priver.
markhoz 1 : Peut-on vraiment prétendre que les avantages fiscaux profitent uniquement aux riches ? Pensez-vous que l'exonération des intérêts d'emprunts, les nouveaux taux de droits de succession ne profitent qu'aux "riches" ? Quels sont, selon vous, les revenus d'un "riche" ?
Thomas Piketty : Pour prendre l'exemple des droits de succession, avant la réforme de 2007, il était possible de transmettre à ses enfants jusqu'à 500 000 euros de patrimoine sans payer d'impôt, pour un couple avec deux enfants. Ce qu'a changé la réforme, c'est qu'on va pouvoir transmettre 1,6 million d'euros de patrimoine sans payer d'impôt.
Les personnes entre 500 000 et 1,6 million sont-elles toutes très riches ? Ça ne fait quand même pas beaucoup de monde. Concrètement, il y a aujourd'hui moins de 3 % des Français qui ont plus de 500 000 euros de patrimoine et moins de 1 % qui ont plus de 1,6 million d'euros. Donc les bénéficiaires de cette mesure font partie de ceux-ci, c'est quand même une minorité.
Louise : On nous parle beaucoup de la hausse des produits alimentaires. Cela me semble un problème infiniment moins important que le coût des logements. Comment vont évoluer les prix de l'immobilier dans les années à venir ?
Thomas Piketty : Je pense qu'effectivement le vrai problème est l'inflation sur le prix des actifs. Le vrai problème sur l'immobilier, c'est comment relancer la construction. Tant qu'on aura une offre de logements insuffisante, on aura une très forte inflation immobilière.
C'est là que la mesure sur les intérêts d'emprunt n'est pas satisfaisante. On a déjà fait des expériences de ce type de subvention fiscale à l'immobilier, et cela n'a pas permis de relancer l'offre de logement. Ce genre de subvention a pour effet de doper l'inflation immobilière.
Aujourd'hui, c'est sur une nouvelle politique de l'offre de logement, de la construction de nouveaux logements, qu'il faut réfléchir.
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