jeudi 15 mai 2008
Journalistes et hommes politiques, le bonheur de cumuler !
Marianne 14 Mai 2008
C'est celui qui le dit qui y est : en faisant remarquer à Laurence Ferrari, qui l'interrogeait sur le cumul des mandats, qu'elle aussi cumule les fonctions, Jean-François Copé s'est attiré l'ire de Jean-Michel Aphatie.
« D'abord, vérifiez que vous ne vous l'êtes jamais appliqué à vous-même ce petit principe » : voilà la réponse de Jean-François Copé à la journaliste Laurence Ferrari, qui l'interrogeait le 11 mai dernier, dans l'émission Dimanche Plus (Canal Plus) sur le cumul des mandats.
Et le président du groupe UMP à l'Assemblée d'ajouter : « Vous faites partie des gens qui aimez cumuler aussi. Vous avez bien raison, j'admire votre carrière, Laurence. Vous êtes une remarquable journaliste entrepreneuse et vous faites cela très bien. Bravo, mais vérifions les uns et les autres, quand on en parle, que l'on se l'applique bien à soi-même. » De fait, si Copé cumule les fonctions de maire de Meaux et de député de Seine-et-Marne, Laurence Ferrari travaille à la fois pour RTL et Canal Plus et dirige une société de production de reportages et de documentaires institutionnels.
Mais cette réponse du berger à la bergère a provoqué son lot d'indignations dans la corporation des journalistes, à commencer par Jean-Michel Aphatie, qui est monté au créneau dans son blog pour défendre sa consoeur - et doublement collègue, puisque lui aussi travaille pour RTL et Canal Plus. Aphatie raconte d'ailleurs que Copé, ainsi qu'Eric Woerth, lui ont déjà tenu le même discours. Il en déduit que c'est devenu « un argument que les responsables politiques resserviront, nous sommes désormais face à une stratégie de communication. Et cette stratégie là, il faut lui tordre le cou pour sa fausseté, son étrangeté et aussi, osons le mot, sa violence ». On se demande bien pourquoi.
Les politiques cumulent, les journalistes aussi : «So What?» - Parce que le journaliste, lui, n'est pas élu du peuple, comme l'a rappelé Laurence Ferrari. «So what ?» lui a répondu Copé. Oui, et alors ? Aphatie explicite : «Représenter le peuple au parlement, ou prendre en charge la gestion d'une municipalité, sont des tâches qui relèvent de l'organisation de la société. Il y a donc un intérêt public à évoquer les conditions dans lesquelles sont exercés ces mandats. Les cumuler, les mandats, entraine plusieurs conséquences néfastes ».
Au premier rang desquelles figure le fait que l'homme politique ne pouvant se dédoubler, l'une de ses deux fonctions pâtit obligatoirement du cumul. Mais surtout, explique Aphatie, le cumul engendre le détournement de fonds publics : « Un député battu ne quitte pas la scène locale puisqu'il est encore maire. Il est alors courant qu'il utilise les moyens de sa mairie pour préparer sa revanche. Détournement évidemment condamnable qui explique l'absence très étrange d'un statut de l'élu en France».
En revanche, le journaliste, lui, est un superman qui peut multiplier sa charge de travail à l'infini, sans que sa qualité s'en ressente. Le journaliste est un citoyen au-dessus des autres, qui a le privilège de travailler pour plusieurs employeurs à la fois. Ce qui est rarement le cas des employés de bureau ou des cadres moyens, même s'ils aimeraient bien.
Le journaliste, de surcroit, ne se heurte jamais au moindre conflit d'intérêts, même lorsqu'il bosse pour des gens qu'il peut être appelé à critiquer dans l'exercice d'une de ses autres fonctions. Et si par extraordinaire ça se produit, le journaliste mordra bravement la main qui le nourrit : il s'en fout, il y a tant de mains qui le nourrissent que sa fiche de paie pourrait s'appeler Shiva.
Et de fait, ce dernier point est un peu vrai : le cumul peut être aussi, pour les journalistes qui le pratiquent, une garantie d'indépendance. On craint toujours moins de se faire virer d'un de ses jobs que de perdre son seul et unique emploi. Mais dans ce cas, il faut rappeler ce que le brillant interviewer de Canal Plus et RTL a oublié de préciser : le cumul représente, pour bien des élus aussi, une sorte d'«assurance chômage». Sans lui, nous serions condamné à n'être représentés que par des hommes et des femmes certains de retrouver leur emploi une fois leur mandat perdu. C'est-à-dire exclusivement des fonctionnaires.
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