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jeudi 8 mai 2008

« La fête, sinon rien ! »

Ouest-France – 07/05/08 - Monique Dagnaud (*)

Faire la fête, quoi de plus naturel quand on est jeune ? Les manières de la faire se sont pourtant profondément transformées au cours de la dernière décennie.

D'abord, les âges sont chamboulés. À peine finis les anniversaires avec « pêche à la ligne » et ballons de couleur, les premières boums arrivent vers 10-11 ans, assorties de Coca, danses, lumière tamisée et... parents en coulisses. Vers 15-16 ans, on se retrouve, le samedi soir, dans des appartements désertés par les adultes, dans des cafés ou, dehors, dans des lieux publics (les rues de la soif...) : alcool, souvent cannabis, musique à fond la caisse et exubérance. Les heures de retour sont âprement négociées, une injonction de type « avant minuit » sera vue comme une parole déplacée de « parents qui ne font pas confiance ».

Assez vite, les habitudes s'installent : le samedi soir, sûrement, parfois le vendredi soir, retours au petit matin. À l'âge du bac et des premières années d'université, la famille ne contrôle plus rien. Le déroulement de ces virées nocturnes demeure un secret, les enfants ne veulent rien dire et les parents préfèrent ne pas trop savoir.

Par ailleurs, les pratiques d'excès se sont intensifiées. Notre enquête a porté sur la fraction des jeunes la plus incrustée dans la culture de la « déjante », notamment les 18-21 ans. Des jeunes qui sortent plusieurs fois par semaine, qui boivent « comme des trous », qui consomment aussi souvent des drogues et qui dérivent sur les routes au petit matin. Combien sont-ils ? Disons 10 %, peut-être un peu plus. Ils appartiennent à tous les milieux. Leurs parents ne sont presque jamais chômeurs ou désocialisés. Et les familles sont proches de leur progéniture et soucieuses de son avenir.

Cette ressemblance avec les enfants de la France moyenne est toutefois prise en défaut sur un point : les fêtards extrêmes ont, pour 72 % d'entre eux, redoublé une classe, parfois plusieurs. Est-ce le rejet des études ou la difficulté à suivre le rythme très compétitif du système scolaire français qui explique cette attirance par l'excès, soit par esquive, soit par compensation ? Ou ces sorties arrosées rendent-elles difficile la réussite dans les études (ou le travail) ? Il est difficile de désigner le point de départ. D'autant plus que la fête ne rime pas forcément avec échec scolaire et qu'une petite partie des jeunes « gèrent » allègrement école ou université et soirées déchaînées.

Le goût de ces virées renvoie souvent à un mal-être. Il a aussi à voir avec les changements d'entrée dans la vie adulte en France : étirement de l'âge de la post-adolescence, déficiences du système scolaire (sélection très précoce et poids surdéterminant des diplômes pour trouver une place dans la société), barrières à l'entrée dans le monde du travail, brouillage des rapports d'âge, complexité de la famille moderne, tolérante pour les loisirs, obsédée par les résultats scolaires.

La situation faite aux jeunes incite certains d'entre eux à se construire une image personnelle dans des rituels de fête sans fin : celle du noceur dégagé des contraintes sociales et qui s'éclate en défiant les normes. Ces sorties expriment la vitalité et l'insouciance de la jeunesse, mais aussi une certaine désespérance face à un monde qui n'a pas tenu ses promesses. En particulier dans des familles qui ont espéré garantir une promotion en finançant des études et qui se voient déçues.

Ces transgressions sont aussi des rites de jeunesse : « On délire et on parle de nous. » Pour la plupart de ces jeunes, l'attirance pour les sensations extrêmes s'évanouira au fil des ans, au fur et à mesure qu'ils s'inscriront dans des projets d'adultes.



(*) Sociologue, directrice de recherche au CNRS, auteur de La Teuf, essai sur le désordre des générations (Le Seuil) et de Enfants, consommation et publicité télévisée (La documentation française).

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