mercredi 7 mai 2008
Les sociétés aussi tombent amoureuses, puis dépriment...
Du magazine Nouvelles clés - Entretiens avec Patrick Viveret - extraits..
« Être humain, c’est un métier, au sens étymologique, c’est-à-dire un ministère mystérieux. » « Dans cet état intermédiaire, qui s’appelle l’humanité, il y a quand même deux choses intéressantes : c’est l’humour et l’amour. » « La tâche aveugle du libéralisme comme du socialisme, c’est de ne s’occuper que des besoins et de les confondre avec le désir. » « Le désir est par nature illimité ; branché sur l’avoir, c’est donc une force destructrice catastrophique ; par contre, branché sur l’être on peut l’appliquer à l’infini, au bénéfice de tous. » « Comme Alberoni, il nous faut penser les grands mouvements sociaux comme des mouvements amoureux et toute relation amoureuse comme un mouvement social à deux. »
Ces phrases sont toutes de Patrick Viveret. Philosophe et politologue, longtemps proche de Michel Rocard, conseiller à la Cour des comptes, directeur du Centre international Pierre Mendès France, participant actif du premier Forum social mondial, à Porto Alegre, en 2001, ancien rédacteur en chef de la revue "Transversales - Sciences et Culture", initiateur d’un « processus de dialogue en humanité », Patrick Viveret fait partie des penseurs les plus libres de la mouvance altermondialiste. Sa dernière publication : "Pourquoi ça ne va pas plus mal", éd. Fayard. Fondateur du Projet SOL, un système de monnaie libre, en expérimentation dans plusieurs régions de France, il aime faire la distinction entre « coopérateurs ludiques » et « guerriers puritains ».
Quelques extraits de son intervention aux Entretiens de Millançay d’octobre 2006, organisés par Philippe Desbrosses, sur le thème, cette année-là : comment décoloniser nos consciences ?
P.V. : Le jour où apparaîtra une espèce supérieure à l’espèce humaine, qui sera plus mature que nous, ce serait sympa que l’on puisse au moins lui transmettre quelque chose de notre... comment l’appeler ? de notre « état intermédiaire ». Dans cet état intermédiaire, qui s’appelle l’humanité, il y a quand même deux choses intéressantes : c’est l’humour et l’amour.
Mais avec l’humain, on entre dans une situation où « je » me sens conscient, « je » me pose la question vertigineuse du pourquoi. Et en même temps, ça déclenche en moi, puisque je sais que je suis mortel, un phénomène qu’on appelle la lutte contre la mort, qui est l’autre nom du désir. Donc, en même temps que la conscience, naît la question du désir. Et la question du désir, c’est quelque chose de beaucoup plus passionnant, mais aussi de beaucoup plus compliqué.
Nous ne sommes pas simplement des mammifères rationnels. Pas simplement des animaux auxquels on aurait rajouté une couche de conscience, qui serait limitée à la capacité de rationalisation et de recul par rapport à notre situation de mortel.
Si vous ne prenez pas en compte que nous sommes des êtres de désir - et d’angoisse, le double du désir -, si nos systèmes sociaux, politiques, économiques, font comme si nous n’étions que des mammifères rationnels, eh bien je vous dis que ce sont eux qui, dans leur apparente simplicité, sont sûrs de se planter ! Car si nous n’étions que des mammifères rationnels, vu que le propre des besoins est d’être autorégulés par la satisfaction, eh bien, par exemple, la réponse libérale, qui consiste à tout faire reposer sur un marché autorégulé, fonctionnerait très bien.
Là où la question du désir est fondamentale, c’est que le désir peut être parfaitement illimité - c’est sa nature - quand il est de l’ordre de l’être. Cela ne pose pas de problème. Alors que quand il est de l’ordre de la possession et de l’avoir, il fait des dégâts considérables.
Dans l’ordre de l’être, par exemple, prenez les trois grandes aspirations à une vraie communication - nous vivons dans des sociétés obsédées par les techniques de communication, mais qui ont poussé à un degré inédit dans l’histoire une triple rupture de communication : avec la nature, avec autrui (qui est en permanence considéré comme un rival menaçant), avec soi-même (la sérénité, la vie intérieure, le meilleur des traditions de sagesse et de spiritualité). Or, quelle est la réponse à cette triple rupture ? Du côté de la nature, ça s’appelle la beauté. Du côté de la relation à autrui, ça s’appelle la paix, l’amitié ou l’amour. Et du côté de la relation à soi, ça s’appelle la sérénité. Qui pourrait sérieusement dire que l’humanité serait menacée par un désir illimité dans l’ordre de la beauté, de la sérénité et de l’amitié ?
Je crois beaucoup que l’avenir de l’humanité se joue sur ce terrain-là. Nous sommes des êtres de conscience, mais des prématurés. Le « vivre ensemble » de l’humanité se joue à mon avis essentiellement sur la question de la capacité à sortir des logiques de désamour et de construction d’une véritable logique amoureuse - et c’est pour ça qu’on a besoin de l’humour, parce que c’est un très grand facilitateur des rapports inter-amoureux !
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