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vendredi 2 mai 2008

Témoignages : « Le monde ne peut pas vivre sans solidarité »

Le CourrierCH   Mercredi 30 Avril 2008 PROPOS RECUEILLIS PAR MICHEL SCHWERI   

DISCUSSION OUVRIÈRE - A l'occasion du 1er mai, trois travailleurs de CFF Cargo, de la Boillat et de la construction échangent leurs expériences de lutte, leurs visions de l'économie, de la société et des syndicats.


Désormais, la vie d'Ivan Cozzaglio, de José Sebastiao et de Nicolas Wuillemin ne sera plus tout à fait la même. Tous trois militants en entreprises, ils se sont activement portés à la tête d'importantes luttes ouvrières, respectivement un mois de grève à CFF Cargo à Bellinzone, sept mois de manifestations et de débrayages dans la construction et deux mémorables arrêts de travail de plusieurs semaines à La Boillat à Reconvilier.

Pour partager les expériences de ces mobilisations hors du commun et en tirer quelques leçons à l'occasion du 1ermai 2008, Le Courrier les a réunis le temps d'une conférence téléphonique. Echanges entre trois ouvriers qui ne se connaissaient pas, mais qui parlaient le même langage.

Le Courrier: Il y a 40 ans, Mai 68 a vu une convergence des mouvements ouvriers, intellectuels, étudiants, féministes dans une contestation sociale d'ensemble. Vos combats ont également suscité une vaste solidarité populaire. Pourquoi et comment cela s'est-il passé? 


Ivan Cozzaglio (IC): Les travailleurs des Ateliers de CFF Cargo sont bien intégrés au Tessin, beaucoup y sont nés et les étrangers sont des voisins italiens. De plus, tous les Tessinois ont un membre de la famille ou des amis qui travaillent ou travaillaient là. Cela favorise la sympathie active des gens, des intellectuels, des étudiants et des autres travailleurs. Notre lutte est celle des Ateliers, mais aussi de tous les Tessinois. Car partout, les gens vivent très mal l'arrogance des dirigeants, l'impossibilité de s'exprimer sur notre travail ou sur notre avenir car les ordres viennent de Berne ou de Zurich. Alors, quand une «petite révolution» s'est produite aux Ateliers, les gens ont dit: «C'est la mienne».


Nicolas Wuillemin (NW): Tout à fait d'accord avec l'analyse d'Ivan. Expliquer ce soutien populaire est à la fois très simple et terriblement compliqué. A la Boillat, notre combat n'a pas été préparé par un parti ou un syndicat sur des revendications traditionnelles. Instantanée, notre lutte était plus profonde, basée sur l'humanisme, pour la dignité, pour le droit au travail qui reste fondamental. La sécurité de l'emploi, c'est terminé. Les gens vivent cette insécurité et se sont spontanément identifiés à notre lutte, car c'était aussi leurs préoccupations. Les patrons n'ont plus de respect pour les ouvriers, tant dans le Jura qu'au Tessin, dans les usines que sur les chantiers. Dans ces conditions, notre combat était déterminé. Il est parti des tripes, car les gens n'avaient plus rien à perdre.


José Sebastiao (JS): En 1968, les mouvements se sont réunis car il y avait un ras-le-bol général. Aujourd'hui à nouveau, les gens se regroupent pour la même raison. Dans la construction, nous nous battions pour protéger nos droits existants, pas pour en obtenir de nouveaux. La population a compris ce combat car beaucoup de gens subissent la même chose. Si nous avons réussi dans le bâtiment, c'est grâce aux grèves sur les chantiers pour 50%, mais aussi à 50% grâce à l'appui de la population, dans les rues.

–Pensez-vous donc qu'une lutte défensive est mieux perçue qu'une revendication offensive?

NW: On s'est défendu, mais notre lutte était offensive. Des bruits nous parvenaient sur ce qui se tramait à la direction de Swissmetal. Nous ne nous sommes pas battus contre une décision déjà prise, mais avant. Nous avons pris l'initiative. Si l'on veut gagner, il faut oser dire «non», il faut balancer ses craintes par la fenêtre.

IC: A CFF Cargo, nous avons aussi anticipé, comme le dit Nicolas. On sentait que les risques sur les Ateliers grandissaient, nous savions qu'une task force de l'entreprise réfléchissait à notre avenir. A l'origine, la direction des CFF voulait venir au Tessin fin mars-début avril pour expliquer sa restructuration. Une indiscrétion nous l'a confirmé, aussi nous avons réagi très vite. Par chance, nous étions prêts à entrer en grève tout de suite pour garder l'avantage.

JS: De notre côté, nous avons été surpris. Le partenariat fonctionnait bien, des patrons soutenaient l'utilité de la convention collective. Sa résiliation par l'association patronale s'est faite sans avertissement.

NW: Oui, José, mais nous subissons une grave crise qui va au-delà de l'existence ou non d'une convention collective. Le travail est déshumanisé. Les travailleurs ne comptent plus pour les patrons. En 1968, c'était l'âge d'or, on pouvait faire des heures supplémentaires majorées à 25% pour arrondir les fins de mois. Les conditions de travail étaient meilleures qu'aujourd'hui.

IC: C'est vrai, José, à CFF Cargo, tout était très bien. Nous avons un patron public, des syndicats, un contrat collectif, un plan social de deux ans déjà prévu dans la convention. De plus, les Ateliers sont bénéficiaires et la productivité augmente encore. Dans ces conditions, pourquoi privatiser et délocaliser ? Mais il y a une question de principe: des patrons privés ont vu qu'ils pouvaient y gagner beaucoup d'argent, alors que les conditions de travail vont empirer. Nous ne pouvons accepter ce système, nous n'avons rien à perdre à résister.

JS: Je le sais bien que ça ne tient plus. Maintenant, il faudrait payer pour faire le 1ermai dans la rue à Genève alors que c'est nous qui avons construit les routes ! Nous sommes au début de la contestation sociale. La lutte syndicale dépend désormais de l'environnement mondial: les céréales et l'eau servent à faire de l'argent pour les riches, ça ne va pas. On est au carrefour de quelque chose, les gens commencent à en avoir vraiment marre, ils se rendent de plus en plus compte que ça ne peut plus continuer.

NW: Effectivement, il y a nécessité de résister contre ce manque de respect. La Poste fait 900 millions de francs de bénéfices, mais n'est pas fichue d'en redistribuer une petite partie pour le bien-être de son personnel. Les grandes entreprises horlogères sont riches à milliards, mais elles accordent seulement 0,5% d'augmentation de salaire. Cette logique financière ne peut pas marcher longtemps. Les gens le comprennent de mieux en mieux et bougeront de plus en plus s'ils sont poussés dans leurs limites.

–La situation que vous décrivez semble porteuse de changements profonds. Et dans vos vies de tous les jours, qu'est-ce que vos luttes ont changé? 

IC: Tout. C'est inexplicable, ma force en moi m'a changé. En un mois de grève, j'ai vécu plus d'expériences marquantes qu'en dix ans auparavant. Ma plus grande émotion, c'est d'avoir retrouvé la force de la dignité. Je suis au même niveau que les directeurs et je peux les regarder dans les yeux car je représente 400 copains de travail. C'est encore plus beau puisque nous avons gagné le premier match. Et même si nous perdons finalement la bataille, nos expériences continueront d'exister.

NW: On se comprend Ivan, on a vécu les mêmes choses. Moi aussi, je retire une grande fierté d'avoir osé nous battre. L'épisode le plus fort a eu lieu entre nos deux grèves à Reconvilier. La direction avait convoqué tout le personnel pour discuter des problèmes. La direction était assise sur le podium, sur la défensive. La commission du personnel occupait les premiers bancs et les salariés étaient derrière.
C'était très violent. Des ouvriers s'avançaient devant le podium pour prendre directement à partie les directeurs et les traiter en face de menteurs. Dans n'importe quelle entreprise, cela aurait débouché sur un congé immédiat, mais les ouvriers se sentaient l'égal de la direction.
Et puis, on a fait connaissance. Avec 350 ouvriers à la Boillat, on ne se connaissait pas tous. On a créé des solidarités. Quand on se croise, on fait partie de la même famille. C'est difficile à expliquer, on a expérimenté la vie collective.


IC: Je me reconnais tout à fait. On a éprouvé la force de la solidarité dans une société individualisée.
 

Posté par Kozett à 08:00 - >>> Résistances <<< - Rétroliens [0] - Permalien [#]

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