vendredi 2 mai 2008
La crise financière de 2007-2008 : réflexions
L’encyclopédie de l’Agora- Jacques Dufresne-
Quand on construit tout un édifice financier sur l'hypothèse que la valeur des maisons va toujours croître, quels que soient les profits que l'on tirera artificiellement de cette croissance, c'est que l'ultime lien avec le réel a été rompu...ce qui explique, en profondeur, pourquoi l'humanité est menacée de famine en ce moment. La crise financière et la crise alimentaire ont une une cause commune: l'oubli du réel.
Et alors que pour mener la lutte contre le réchauffement climatique, il faut présumer que l'économie peut être subordonnée à des valeurs, nous avons sous les yeux le spectacle d'une économie à laquelle toutes les valeurs sont subordonnées.
La crise des subprimes, dont le coût, en date du 8 avril 2008, s'élevait à près de mille milliards de dollars, selon le FMI, a été, pour plusieurs, l'occasion de découvrir que les prêts hypothécaires sont devenus une chose aussi difficile à comprendre pour le commun des mortels que la physique nucléaire ou les nanotechnologies. Chacun estime donc normal qu'on s'en remette aux spécialistes pour y voir clair, sans trop s'inquiéter du fait que les mêmes spécialistes, étant aussi les responsables de la catastrophe, on les institue ainsi juges dans leur propre procès.
L' ABC de la crise des subprimes.
"Au départ tout est simple, écrit Jacques Gravereau. Il s'agit d'élargir l'accès au marché immobilier américain à tous les ménages, même les plus fragiles. Les banques prêtent donc aux dits ménages en créant une prime exceptionnelle (subprime) pour le risque de défaut. Elles vont ainsi détenir dans leurs comptes une quantité de papier, contrepartie de ces prêts risqués, qui sont autant de revenus futurs au fur et à mesure des remboursements supposés. Rien que du potentiel positif donc.
Les banques vont alors amalgamer tous les titres financiers et composer un gros paquet virtuel découpé par morceaux. Ces morceaux sont revendus à d'autres banques, dotés d'une valeur et d'un cours." Mais comment la banque peut-elle s'accommoder d'une telle pratique? Le non initié est d'abord porté à croire que c'est aux dépens du propriétaire que le vaste réseau de profiteurs se met en place. Ce n'est pas tout à fait vrai, sa maison prend de la valeur, ce qui lui permet de négocier un second contrat avantageux après deux ans de faible coût d’intérêts.
Sommes-nous encore sur terre? Quel est donc ce jeu merveilleux auquel tous les joueurs gagnent ? C'est le jeu du partage de la croissance annuelle de la valeur des maisons.
Une crise philosophique
Au Moyen Age, une crise comme celle des subprimes aurait donné lieu à une bulle pontificale, à une multitude d'admonestations dans les sermons, à des excommunications exemplaires et sans doute à l'érection de quelques bûchers. Le péché d'usure était alors l'un des plus sévèrement punis et l'argent obtenu autrement que par le travail, par des intérêts sur un prêt, par exemple, était considéré comme mal acquis. Les affaires étaient subordonnées à la théologie et intégrées à un système philosophique à la fois théorique et pratique présentant un haut degré de cohérence.
Sans doute faut-il se féliciter de ce que les affaires se soient émancipées de cette tutelle. Les historiens de l'économie n'ont pas manqué en tout cas de nous rappeler que le capitalisme a dû son essor à cette libération, dont la réforme protestante a été l'un des moments décisifs. La crise des subprimes nous rappelle toutefois fort à propos que la libération prend la forme inquiétante de l'irresponsabilité ou pire encore de l'impuissance devant une machine emballée. Les bénéfices des banques depuis deux ans auraient dû servir d'alerte. C'était le signe d'un emballement. On ne gagne pas beaucoup d'argent sans prendre de gros risques. On s'étonne maintenant de grandes pertes. Il aurait fallu être plus vigilant sur les gains. Tout le monde a laissé faire. Les Etats-Unis ont laissé se former cette bulle qui soutenait leur économie.
Rassemblez tous les sous-systèmes formels ainsi à l’œuvre dans le monde et vous aurez bientôt sous les yeux le grand responsable de la crise des subprimes: le Système, irresponsable par définition; le Système technicien qui n’obéit qu'à une loi, celle de l'efficacité croissante, de l'accélération de la vitesse d'exécution. Parmi tous les désirs humains, un seul est parfaitement compatible avec ce Système: celui de gagner le plus d'argent possible, en produisant le moins possible de biens réels, et avec le moins d'égards possible pour les millions d'être réels qui sont les cobayes involontaires.
Le jugement de valeur ayant été discrédité au cours de la mise en place du Système, on en est réduit à prétendre pouvoir enrayer le mal en cherchant les erreurs techniques, alors que la grande erreur est de s'en remettre au Système plutôt que de lui opposer la cohérence d'une pensée enracinée dans le réel.
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