Résistance Inventerre

-:¦:- Information Non-Violence, Environnement TERRE -:¦:- "Le mot résister doit toujours se conjuguer au présent" Lucie Aubrac

jeudi 1 mai 2008

L'engrenage de la technique

L’Encyclopédie de l’Agora

Quelques auteurs lucides et courageux osent parfois affirmer qu'il n'y pas de solution prévisible aux problèmes résultant de la croissance démesurée. Quand ces auteurs sont des scienfitiques qui analysent froidement la situation, on éprouve le besoin de s'arrêter pour se demander où et comment l'humanité trouvera l'inspiration nécessaire pour limiter les effets des inévitables implosions, sociales et environnementales.

André Lebeau, dont Daniel Cérézuelle commente ici le dernier livre, L’engrenage de la technique, essai sur une menace planétaire, est l'un de ces scientiques.

Des espoirs mal placés

Face à la montée des risques environnementaux de tout ordres, aux inégalités économiques qui divisent et opposent les sociétés de la planètes, et aux difficultés énergétiques qui s’annoncent, de plus en plus nombreux sont aujourd’hui les esprits qui s’inquiètent des orientations de notre civilisation industrielle et technique et qui mettent leurs espoirs dans la recherche d’un nouveau modèle de développement, qui serait à la fois durable et équitable.

Sous des formes plus ou moins radicales, la plupart de ces esprits généreux cherchent des remèdes au mal-développement dans deux directions complémentaires. D’une part, impulser une nouvelle politique économique capable de mettre fin à la domination du profit et du court terme pour favoriser une meilleure répartition mondiale des ressources de l’économie industrielle. D’autre part, stimuler des démarches de Recherche et Développement visant à éliminer les contreparties environnementales non désirables du progrès technique et industriel. Que l’on fasse confiance (surtout à droite) aux mécanismes du marché, ou qu’on en appelle (surtout à gauche) à la capacité régulatrice de l’Etat, ou enfin que l’on combine ces deux approches dans des proportions très diverses, dans tous ces cas on compte sur les nouvelles technologies et sur un meilleur emploi, plus efficace, plus rationnel et plus juste, des forces productives pour résoudre les problèmes du mal développement moderne.


Pour André Lebeau 1 ces espoirs sont mal placés. Ni la voie « politique » de l’instauration de nouvelles règles du jeu économique, ni la voie « scientiste » de la mise au point de nouvelles technologies industrielles, ni la combinaison des deux ne sont à la hauteur des défis que nous avons à affronter.

Selon cet auteur, en effet, c’est pour des raisons internes, structurelles, et non sociales, que le système technique d’appropriation du monde que les hommes ont mis au point au cours de leur histoire bute désormais sur des limites physiques et biologiques, probablement infranchissables, qui sont celles des capacités de l’écosphère terrestre à soutenir la vie. Pour éviter les crises à venir il ne s’agit plus de partager autrement les fruits de la puissance technique et industrielle. Les soi-disant nouvelles technologies, qui ne sont qu’un prolongement d’un système technique dont elles dépendent et dont elles ne sauraient changer la nature profonde, n’offrent pas non plus une alternative suffisante pour poursuivre le développement de notre économie industrielle. Même sous la variante du « développement durable », notion contradictoire et mystificatrice selon Lebeau, l’idée d’un développement économique indéfini des forces productives n’est pas viable. Les conditions qui ont rendu possible le développement industriel des trois dernier siècles ne peuvent se maintenir ; l’humanité va devoir affronter une réduction de ses ressources énergétiques et donc de sa capacité industrielle ; c’est toute notre civilisation matérielle et les fondements de notre économie qu’il va falloir réformer. Entreprise très difficile puisqu’elle consistera en partie à mettre des freins aux grandes logiques qui ont présidé à la construction de l’appareillage industriel de l’humanité, et parfois même à aller à rebours de cet engrenage de la technique qui nous pousse dans une impasse.


Droit dans le mur

Certes, l’affirmation que de nombreux problèmes peuvent être résolus par la technique n’est pas dépourvue de fondement, comme en témoigne d’ailleurs le passé de l’espèce humaine. La question est de savoir comment ne pas pousser trop loin l’optimisme. Selon André Lebeau, « Nous vivons l’instant singulier, dans l’histoire de l’espèce, où de toutes parts elle se heurte aux limites de la planète.[…]. Laissée à elle-même, la dynamique de l’évolution technique nous expose nécessairement à des tensions environnementales et à des contradictions sociales qui peuvent rapidement conduire notre civilisation technicienne aux « portes de la nuit », puisque tel est le titre du dixième et dernier chapitre de ce livre. En effet il découle de la nature profonde de notre système technique que son expansion toujours accélérée engendre diverses tensions interdépendantes.


Ces tensions résultent d’abord de l’impasse énergétique. Il est clair que l’échéance de l’épuisement des ressources pétrolières est proche or, « en l’état de la technique il n’existe aucune solution globale à long terme au problème de la source d’énergie primaire. Selon Lebeau il n’y a pas d’échappatoire qui permettrait à l’humanité de poursuivre dans la voie qu’elle suit depuis si longtemps. En particulier il serait utopique de mettre nos espoirs dans une « diaspora spatiale », dans l’idée que la conquête de l’espace nous permettra d’échapper à l’enfermement planétaire.

En fin de compte, seuls des mécanismes culturels peuvent faire contrepoids pour résister à la fuite en avant vers le mur et infléchir dans une nouvelle direction l’évolution de notre système technique. Mais la mise en place en temps voulu d’une nouvelle politique de la technique suppose des conditions qui sont loin d’être garanties. Non seulement faudrait-il que les hommes aient une idée claire des causes de l’impasse actuelle, mais encore faudrait-il aussi qu’ils aient la volonté, voire plus fondamentalement, la capacité, à réorganiser leurs comportements collectifs sur de nouvelles bases.

Ici Lebeau nous prévient que la capacité d’adaptation de l’espèce est limitée par ce qu’il considère comme deux invariants anthropologiques. Il estime que la nécessaire réorientation de l’activité technique de l’humanité va buter d’une part sur « la tendance de l’espèce à se constituer en groupes dotés d’une hiérarchie et qui s’opposent les uns aux autres pour les ressources et pour l’espace » et d’autre part sur la tendance à la « préférence parentale ». Bref, il faudrait que l’homme se mette à vivre à rebours de ce qui, jusqu’à maintenant, a été sa nature.


Un livre qui se veut à la fois neutre et engagé

Tout le livre est guidé par le souci implicite d’éviter aux humains de s’engouffrer au-delà des « portes de la nuit » au risque de perdre leur humanité, et de leur proposer des outils conceptuels qui leur permettront d’aborder la crise qui s’annonce et de mettre en œuvre les réorientations nécessaires.

Le travail accompli par Lebeau va donc au delà du souci de savoir et de comprendre, c’est aussi un geste éthique. Et cela pour deux raisons.

Premièrement, il ne peut y avoir de « crise » du système technique ou bien de « portes de la nuit » que par rapport à l’homme et à des valeurs spirituelles ; la nature rétablira toujours ses équilibres à elle. C’est bien parce qu’il est attaché a des valeurs humaines que Lebeau est capable de percevoir que la crise du système technique est porteuse de « risques » : soit disparition de l’humanité, soit instauration de conditions déshumanisantes. Sans ce souci moral d’éclairer ces risques, Lebeau n’aurait pas pu sélectionner les faits pertinents, les ordonner et de leur donner une cohérence.

Deuxièmement, Lebeau est parfaitement conscient que si la science peut aider à comprendre pourquoi nous sommes au pied du mur, elle ne peut nous dire comment le franchir. Non que l’action soit superflue. Au contraire, il découle de tout le livre qu’elle est nécessaire, voire urgente. Mais Lebeau a la rare sagesse de reconnaître que si l’analyse scientifique est nécessaire pour comprendre notre situation, elle ne suffit pas pour orienter l’action.

« Le choix d’une fin à l’action suppose un choix de valeurs, une attitude morale, qu’ils soient ou non explicites. Quelle fin veut-on assigner à l’existence de l’humanité autre que celle de durer ? Ce n’est pas une interrogation à laquelle l’observation de la nature, amorale et indifférente à l’homme, peut apporter une réponse ». Le livre de Lebeau s’achève donc sur un appel implicite à clarifier les principes d’une nouvelle politique de la technique qui préserverait la possibilité d’une existence pleinement humaine. Il est évident qu’il a des idées sur cette question non-scientifique. On aimerait les connaître.


1. Lebeau , André : L’engrenage de la technique, essai sur une menace planétaire. Gallimard, Paris 2005. 266p.

Posté par werdna à 09:50 - Réflexions - Citations - Rétroliens [0] - Permalien [#]

Rétroliens

URL pour faire un rétrolien vers ce message :
http://www.canalblog.com/cf/fe/tb/?bid=295434&pid=9019338

Liens vers des weblogs qui référencent ce message :