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jeudi 1 mai 2008

Malnutrition - La "noix dodue" coupe-famine

LE MONDE | 25.04.08

Une "véritable révolution" dans la lutte contre la malnutrition. A l'heure où la hausse du prix des aliments enflamme la rue, de Port-au-Prince à Ouagadougou, l'expression semble audacieuse. C'est pourtant celle qu'ont choisie d'employer plusieurs responsables d'organisations spécialisées de premier plan, dont Jean-Hervé Bradol, président de Médecins sans frontières (MSF). Plus sobrement, Denis Metzger, président d'Action contre la faim (ACF), salue un "tournant".

L'objet de leur enthousiasme se présente sous la forme d'un sachet en feuille d'aluminium rempli de 92 grammes d'une pâte brune au goût sucré de cacahuète. Inventé et breveté en 1997, expérimenté en Ethiopie, cet aliment dont le nom commercial, Plumpy'nut, signifie " noix dodue" ou "grassouillette", a connu, le 7 juin 2007, une première consécration officielle. Ce jour-là, la directrice générale du Programme alimentaire mondial (PAM) des Nations unies, Josette Sheeran, a salué l'avènement d'"un produit dont la composition permettra de sauver des millions de jeunes vies".

D'une même voix, l'Unicef, l'Organisation mondiale de la santé (OMS) et le PAM ont alors reconnu "une approche novatrice (qui) permet de progresser contre la malnutrition aiguë sévère qui affecte quelque 20 millions d'enfants de moins de 5 ans dans le monde". Les trois agences de l'ONU ont publié un texte commun prônant le recours aux " aliments thérapeutiques prêts à l'emploi" désignés par leur sigle anglais de RUTF (ready to use therapeutic foods) et dont le Plumpy'nut, fabriqué par une étonnante PME française, est le produit phare.

Entourée d'enfants sauvés de la famine en un temps record, Susan Shepherd, coordinatrice de MSF au Niger, confirme ce "succès impressionnant" dans un pays où, d'ordinaire, un enfant sur cinq meurt avant l'âge de 5 ans : "Les mamans voient tout de suite les résultats et sont encouragées, constate-t-elle dans une vidéo diffusée sur Internet par l'organisation non gouvernementale (ONG). Il y a moins d'abandons."

Jusqu'à présent, ces enfants au seuil de la mort relevaient d'un protocole à base de lait thérapeutique. Le traitement suppose une prise en charge lourde incluant une hospitalisation et un long suivi médical destiné à éviter erreur de dosage et complications. Le lait, fourni sous forme de poudre, nécessite l'adjonction d'eau potable chaude et donc de moyens de cuisson.

Les aliments de type Plumpy'nut font disparaître ces obstacles. Prêts à l'emploi, ils peuvent être administrés par les mères elles-mêmes, sans eau et donc sans risque d'infection ni d'erreur de dilution, mais ne dispensent pas d'un suivi. Les mères, qui étaient réticentes à laisser au village leurs aînés pour séjourner dans un dispensaire avec leur petit dernier dénutri, repartent désormais de la consultation avec les sachets nécessaires à un mois de traitement.

Ces aliments sont appréciés des enfants pour leur goût, entraînent une augmentation spectaculaire de leur poids et une amélioration rapide de leur état.

Leur composition, qui mêle lait en poudre, arachide, huiles végétales et sucre, enrichie en vitamines et sels minéraux, est équivalente au lait thérapeutique, mais permet une conservation même par grande chaleur. Leurs ingrédients - locaux - et leur processus de fabrication - simple - rendent possible leur production sur place.

Une dizaine d'années ont été nécessaires pour que l'intuition d'André Briend, le médecin concepteur du Plumpy'nut - remplacer le lait par un aliment solide aussi apprécié des enfants que le Nutella, aussi nutritif que les produits antérieurs et aussi facile d'emploi qu'un gâteau sec -, prenne forme, se diffuse et commence à faire l'objet d'un consensus.

Mais la "révolution" des aliments thérapeutiques prêts à l'emploi ne se limite pas à une technique innovante. Pour s'imposer, ces nouveaux aliments bousculent les habitudes. Les ONG qui les portent aux nues aujourd'hui ont longtemps traîné des pieds. Les aliments prêts à l'emploi " ont remis en cause un modèle de traitement basé sur de petits hôpitaux de brousse, explique André Briend, aujourd'hui médecin à l'OMS. Certaines ONG avaient construit leur réputation sur leur capacité à organiser de telles unités. Toute une routine s'était installée."

D'autres obstacles ont surgi : certains médecins, rétifs à l'idée d'abandonner leurs prérogatives, attribuent la malnutrition au comportement inadéquat des mères, qui justifierait la nécessité d'une aide médicale. Sans compter une certaine hostilité des humanitaires à l'égard des produits de l'industrie agroalimentaire.

Avec l'ardeur des convertis, MSF prend aujourd'hui la tête d'une croisade comparable à celle menée pour la diffusion dans les pays pauvres des médicaments antirétroviraux contre le sida. L'organisation milite non seulement en faveur de la généralisation de l'usage des RUTF pour traiter la malnutrition aiguë des jeunes enfants dont seuls 3 % y ont accès aujourd'hui. Mais, forte de l'expérience très positive chez 65 000 enfants de la région nigérienne de Maradi, dont elle se prévaut, l'organisation en prône l'emploi contre la malnutrition modérée, aujourd'hui traitée avec des "farines enrichies" moins efficaces.

Au-delà de l'intervention d'urgence, les petits sachets nutritifs permettraient donc d'envisager une action pérenne à large échelle. Les nouveaux aliments peuvent être distribués plus facilement et donc plus largement à un âge fatidique dont dépend la survie sans séquelles. Or les retards de développement accumulés entre 6 mois et 3 ans sont rédhibitoires.

Pourtant, d'autres écueils ont surgi. Même s'il a évolué, le système d'aide alimentaire reste marqué par la nécessité d'écouler les excédents de céréales américaines. "L'aide financière attribuée à chaque pays par le PAM reste proportionnelle au tonnage de céréales qui lui est distribué. Personne n'a intérêt à favoriser les sachets de Plumpy'nut", explique un haut responsable sous le sceau de l'anonymat. En outre, la pâte nutritive coûte, à poids égal, dix fois plus cher que les farines distribuées par le PAM. Même si son efficacité permettrait, selon un spécialiste, de diviser par dix les quantités distribuées, ce produit qui cible les formes graves de malnutrition ne constitue pas un remède miracle à la crise actuelle, qui plombe le prix des ingrédients qui le composent.

Les promoteurs du Plumpy'nut n'hésitent pas à renverser l'argument. Jean-Hervé Bradol, président de MSF, estime que " l'explosion des coûts va obliger à mettre le problème sur la table". "Avec la crise, tout le système de l'aide alimentaire va devoir être remis à plat", pronostique un autre responsable.

De fait, la dramatisation des enjeux liés à l'alimentation des pays pauvres pousse déjà à imaginer des pistes variées de financement et de promotion, y compris des subventions aux matières premières antifaim et la participation de structures privées. Déjà, Danone, engagé au Bangladesh dans la fabrication de yaourt enrichi à bas prix, mais aussi la Fondation Bill et Melinda Gates s'intéressent à la"révolution" du Plumpy'nut. 

Famine

enfant attend des soins dans les bras de sa mère dans un camp de réfugié de Goz Beïda (est du Tchad).

Une pâte au goût de cacahuète produite en Normandie

LE MONDE | 25.04.08

Nichée en pleine campagne normande non loin de Rouen, l'usine Nutriset, aux allures de laboratoire, produit 7 000 des 8 000 tonnes de Plumpy'nut consommées dans le monde. Le produit est né de l'improbable rencontre d'un médecin nutritionniste et d'un ingénieur agronome devenu patron de PME.

En Afrique, le premier, André Briend, alors chercheur à l'Institut de recherches pour le développement (IRD), avait constaté les difficultés liées à l'adjonction d'eau souillée dans les aliments en poudre. Un jour, "en pensant au Nutella", dont la formule est comparable aux recommandations de l'Organisation mondiale de la santé, il a eu l'idée de remplacer la noisette et le chocolat de ce produit par l'arachide et a mis au point un nouveau mélange.

Le second, Michel Lescanne, salarié de l'industrie laitière, rêvait d'une barre chocolatée nutritive pour les enfants dénutris. En 1986, il fonde Nutriset, petite société familiale fabriquant des laits thérapeutiques. Le médecin tiers-mondiste rencontre le patron humaniste en 1993. Il lui propose de remplacer le chocolat par l'arachide et devient consultant de Nutriset.

La production du Plumpy'nut démarre en 1998, mais il faudra presque une décennie pour que le "Nutella des pauvres" s'impose, notamment lors de la famine au Niger en 2005. Depuis lors, la société a vu ses effectifs presque tripler et emploie aujourd'hui jusqu'à une centaine de salariés.

Nutriset reste la propriété de Michel Lescanne et de son épouse, et se consacre exclusivement à des productions à usage humanitaire. L'Unicef, les organisations humanitaires et de santé sont les uniques clients de cette PME atypique, qui consacre 5 % de son chiffre d'affaires à la recherche. "Nous n'avons pas d'actionnaires qui demandent des résultats financiers. C'est un choix idéologique. Nous avons, par exemple, refusé de produire des aliments pour sportifs", explique Adeline Lescanne, agronome, fille et bras droit du fondateur de la société.

La société entend favoriser la production locale de son produit-phare. Protégé par un brevet dans les pays du Nord, le Plumpy'nut est fabriqué librement par des entreprises franchisées au Niger, au Malawi, en Ethiopie et en République dominicaine (pour Haïti). Signe du succès, sa production double chaque année.

Posté par Kozett à 00:07 - Santé - Rétroliens [0] - Permalien [#]

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