mardi 29 avril 2008
Xavier Bertrand : la retraite en souriant
Edito Marianne 27 Avril 2008
Avec i>Télé, la chronique de Nicolas Domenach, directeur-adjoint de la rédaction de Marianne.
Et revoilà « Frère Sourire », Xavier Bertrand, l'homme qui rit même dans les négociations syndicales qui n'en finissent plus de finir, ainsi que lors de ces marathons télévisés où il saute d'un haut plateau à un petit platounet comme si ça rigolait, sans reprendre son souffle. C'est la « joviale-attitude » qui contraste tant, et heureusement, avec la sinistrose fillonesque.
Quelques soient la violence des contradicteurs, les coups tordus de ses petits camarades jaloux, ce ministre dur sur le fond reste doux et rond dans les formes. Il demeure avenant, le sourire immarcescible, la rondeur et le front bas aussi du provincial qui a gardé les pieds sur terre et la tête pas très loin. Surtout ne jamais paraître en savoir trop ni faire l'intelligent, le « parisien tête de chien », le supérieur. C'est une des grandes lois qu'il a apprises de Chirac : il ne faut jamais avoir l'air supérieur à son électeur, prendre le temps de l'écouter et s'il vous croit un benêt, c'est gagné !
« Regardez Balladur », aimait à raconter Chirac. « Et Giscard !, ils ont tous cru ces beaux messieurs que je n'étais qu'un idiot, eh bien, c'est moi l'imbécile qui ait réussi à faire deux mandats quand l'un n'est pas parvenu à être élu et l'autre à être réélu ». Xavier Bertrand a commencé chiraquien et juppéiste, puis villepiniste puis sarkozyste, gravissant à chaque fois une marche du pouvoir. Ce gros garçon apprend vite et ses rivaux, les énarques comme Copé, continuent à le traiter de haut, lui, le petit assureur de province. Le bougre est pourtant habile et bosseur comme un fou, à la Sarkozy. Mais il est tellement moins ramenard…
Pour les réformes sociales initiées - des régimes spéciaux de retraite ou la représentativité syndicale par exemple ou encore l'allongement de la durée de la retraite - il s'est assuré de l'appui total du président et du conseiller élyséen aux affaires sociales, Raymond Soubie. « Il faut préparer la piste d'atterrissage avec ceux qui ont les manettes, dit-il, et associer ensuite le Premier ministre. »
Celui-ci a fait des efforts récemment mais il n'aime pas Bertrand qui lui a succédé aux Affaires sociales et menace de prendre sa place à Matignon. Pourtant dans cette affaire de retraite, c'est la poursuite de la loi Fillon dont il s'agit, puisque le texte de 2003 prévoyait cet allongement à 41 ans en 2012, « sauf élément nouveau ».
Les syndicats et notamment la CFDT pourtant signataire avancent des « événements nouveaux » comme la dégradation de l'emploi des seniors ou le faible coût du maintien à 40 ans. Ils savent aussi pouvoir s'appuyer sur une opinion rétive désormais à toute réforme sociale, tant l'action du gouvernement est ressentie comme inéquitable. Ainsi, selon une enquête CSA publiée par Le Parisien, 48 % des Français sont opposés à cet allongement contre 46 % qui s'y déclarent favorables, même les salariés du privé y sont majoritairement hostiles mais, et ce mais est important, les électeurs de l'UMP sont massivement pour une retraite à 41 ans.
Mine de rien, Monsieur Bertrand est très joueur - Il faudra cependant à Xavier Bertrand plus que jamais travailler la patte médiatique. Convaincre d'abord de l'efficacité des mesures qu'il va annoncer aujourd'hui pour favoriser l'emploi des seniors, mais au-delà, le ministre du Travail doit convaincre qu'il défend un pacte social dont les Français sont désormais persuadés que le Président veut le défaire, le détricoter maille après maille. Pour n'avoir jamais dit clairement ce qu'il veut sauver de notre système de solidarité, pour avoir semblé privilégier les privilégiés justement, Nicolas Sarkozy a rendu chaque réforme difficile sinon impossible. Chacun se demande quel avantage acquit le gouvernement va pouvoir lui supprimer et non quel bénéfice il pourrait tirer d'un éventuel changement.
Heureusement pour lui, Xavier Bertrand croit en sa force de conviction ; cet ex-gaulliste s'imagine aussi faire œuvre juste, ça aide pour avancer dans le brouillard. Il s'imagine pouvoir compter sur les divisions de la gauche partagée entre réformistes et radicaux et enfin pouvoir s'appuyer sur un Président solide en dépit de sa défaveur populaire. Nicolas Sarkozy songerait davantage à réformer qu'à se faire aimer, ça c'est un vrai pari qu'il fait en souriant.
Monsieur Bertrand est joueur…

Dessin de AUREL
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