dimanche 30 mars 2008
Grand-messes - Lucet, Bern, et les mystérieux "signes importants" de Windsor
Chronique Arrêt sur images Le 27/03/2008 Par Judith Bernard
Les commentateurs français s'épuisent à décrypter des "signes" mystérieux. La presse anglaise n'en a que pour Carla Bruni, nue et habillée. Et même les journaux allemands font la Une !
Lucet, Bern, et les mystérieux "signes importants" de Windsor
Boulimie de symboles en direct, au 13h de France2
Mercredi 26 mars, 12h56 : Elise Lucet annonce les titres du 13h, sommaire chargé comme toujours, varié comme il se doit, d’entente illicite entre banques en inquiétude face au gel dans les vergers de la Drôme, en passant par le décès du journaliste sportif Thierry Gilardi... « Mais d’abord priorité au direct » - eh oui, c’est tout de suite, quelle chance ! Sarkozy et sa femme vont arriver à Windsor où ils sont reçus par Ze Queen.
Et ça ne rigole pas si l’on en croit Lucet : « le chef de l’Etat veut jeter les bases d’une nouvelle fraternité entre Paris et Londres, vous voyez sur ces images l’épouse de Nicolas Sarkozy vêtue d’une robe et d’un bérêt gris clair ». Le ton (gris clair, donc) est donné : ce n’est pas des enjeux politiques de cette rencontre qu’il sera question mais de son enjeu «symbolique ».
Une sémiotique sans signifié
Et symbolique, hélas, est à entendre dans son sens le plus trivial, en ce qu’il renvoie aux… signes, mais vidés de toute substance, et notamment de signifié. Signes vestimentaires, on l’a vu (et encore on n’a pas tout vu), mais surtout « signes symboliques ». Il faut au moins cette redondance grotesque pour qualifier le régime sémiotique que nous sommes invités à contempler, absurde fatras d’exigences protocolaires aux significations insondables. Insondables, parce que le commentaire auquel se livre Elise Lucet, qui s’est offert pour l’occasion les services du spécialiste des têtes couronnées Stéphane Bern, n’a de cesse de souligner la très haute « importance » des « signes » constitutifs de cette cérémonie, sans jamais dire ni pourquoi ils sont importants, ni ce qu’ils signifient.
En plein coeur de ce "moment important", ce fameux moment de la révérence, signe majeur du spectacle, nous sommes pratiquement rendus dans le commentaire de patinage artistique (a-t-elle fait son triple axel ? l'a-t-elle bien réussi ? Avec quelle grâce, quel sourire ?). Nelson Montfort eût pu faire l'affaire aussi bien que Stéphane Bern, s'il ne s'agissait que de qualifier l’exécution d’exigences formelles dénuées de sens - non que les impératifs du protocole royal britannique soient insignifiants : ces signes ont une histoire, une justification, et donc, forcément, une signification. Mais le fait est que ni Elise, ni Stéphane ne nous la donnent, se contentant de décrire en gloussant ce que nos yeux voient déjà.
L'art du "small talk"
Leur rire sent l’ironie d’ailleurs, et l’on devine Elise Lucet pas dupe de « l’importance » qu’elle prétend reconnaître dans ce déroulé du protocole. La répétition même de cette « importance » - six occurrences dans les seuls petits extraits montés plus haut - a quelque chose d’antiphrastique (il faut beaucoup répéter quelque chose à quoi l’on ne croit guère pour espérer faire entendre qu’on y croit quand même).
Mais alors qu’Elise Lucet choisisse son camp : si elle se marre parce qu’elle trouve qu’au fond, on s’en fout, alors qu’elle passe à autre chose et lâche son direct totalement absurde. Au lieu de cela, elle poursuit inlassablement, s’adonnant avec une jubilation gamine au journalisme de gala, faisant parfois mine de vouloir rendre compte de la signification politique de l’événement sans vraiment nous en donner les clefs :
A nouveau la sur-affirmation "d’importance" (encore cinq occurrences dans ces petits bouts d’extraits), jointe cette fois à la qualification de « symbolique » ; oui, c'est vrai, cette visite d’Etat de Sarkozy à Windsor est hautement symbolique, elle organise le spectacle d’un projet de fraternité entre les deux nations qui peut avoir des conséquences politiques considérables, mais ce n’est pas cette symbolique-là que nos deux acolytes explorent, accaparés qu'ils sont par la description des tout petits symboles – ou comment « la reine invite Sarkozy à passer devant elle, ce qu’il n’osait faire ».
Et ça va continuer comme ça, pendant d’interminables minutes de ce que les anglais appellent si justement le « small talk », petite papote évoquant les six cents pièces du château, dont cinquante réservées à Sarkozy et la délégation française, la table de 55 mètres, la différence entre calèches et carrosses, le port du chapeau obligatoire, le menu du dîner de gala, le travail des femmes de chambre et la livraison des valises par la porte arrière. Les « journalistes » feront bien une dernière simili tentative pour nous informer sur de plus substantielles perspectives, mais à nouveau, un tout petit signe viendra perturber leur louable entreprise :
Trop dommage ! On aurait presque pu parler de la transformation du duo franco-allemand en un trio adjoignant la Grande-Bretagne, on y était, là, juste au bord de l’analyse politique, mais non : Nicolas n’a pas pu s’empêcher de rechercher les doigts de sa dulcinée, dans un attendrissant mouvement du buste pour cacher aux yeux de la Reine Mère cette entorse au protocole – pourquoi d’ailleurs il ne faut surtout pas se toucher devant la reine, on ne nous le dit pas non plus, encore un signe creux, vidé de son signifié, en tout état de cause c’est sans doute de la plus haute « importance symbolique », comme on nous dit à chaque fois qu’on veut nous fasciner sans nous informer.
Et donc le pulsionnel Sarkozy, ce grand enfant, n’a pas pu s’empêcher, et les « journalistes » dans la foulée n’ont pas pu s’empêcher de le commenter, tout aussi pulsionnels, tout aussi grands enfants. Comptant sans doute que nous le serions aussi : pulsionnels, grands enfants, gourmands de "signes importants" à manger comme des bonbons, dans leur emballage clinquant, écoeurants de sucre et ne nourrissant pas.
Il est 13h29 lorsque Elise Lucet passe enfin à la suite du menu, à la valeur nutritionnelle plus conséquente : « Venons en maintenant aux autres titres de l’actualité ». Après 33 minutes de boulimie de « symboles » de la plus haute « importance », il n’y a plus guère de place pour dire le monde réel.
Pas un sujet, par exemple, et pour ne parler que de ce que je sais, sur le mouvement lycéen et enseignant qui paralyse depuis plus d'une semaine l’académie de Créteil, ses lycées bloqués jour après jour, ses manifestations protestant contre les 637 suppressions de postes (8000 dans toute la France) qui menacent très directement et très concrètement l’avenir d’une région déjà à la peine. Silence complet au 13h de France 2, malgré les nombreuses dépêches AFP explicites et chiffrées.
Sans doute cette mobilisation, durable, nombreuse, chargée de conséquences préoccupantes ne fait-elle pas une « information », parce qu’elle ne constitue pas, elle, un « signe important ». Mais alors dites, mesdames messieurs les journalistes, c'est quoi, les critères, pour accéder au statut de "signe important" ?
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