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jeudi 6 mars 2008

Léotard : « Il y a des moments où on a envie de crier »

mercredi 05 mars 2008 | Le Parisien 

Propos recueillis par Frédéric Gerschel, Dominique de Montvalon et François Vey

Ancien président de l'UDF, aujourd'hui retraité de la politique, François Léotard signe un pamphlet incroyablement violent contre Nicolas Sarkozy. En mai 2007, il était pourtant l'un de ses plus ardents supporteurs.

EX-MAIRE de Fréjus (Var), ancien ministre de la Défense, François Léotard - qui fut, dans les années 1980, le chef de file du courant libéral - publie chez Grasset « Ça va mal finir » (137 pages, 10 ). Le pamphlet passionné, cruel et amer d'un homme déçu : « J'ai voté Nicolas Sarkozy, écrit Léotard, mais je dors mal depuis. » Aujourd'hui, il a monté une petite entreprise de conseil à Fréjus pour aider les grosses PME à se développer au Maghreb.

Quel événement vous a amené à prendre la plume ?
F L.
J'en citerai deux. Le premier, c'est une forme de vraie désinvolture vis-à-vis de l'Union européenne. On emprunte un mauvais chemin en France quand on n'a pas la patience et l'humilité que nécessite la construction européenne. Le second, c'est l'attitude générale vis-à-vis des étrangers. Quand on rassemble les morceaux du puzzle et qu'on examine toutes les décisions prises depuis neuf mois - je pense par exemple aux tests ADN -, comment ne pas parler de xénophobie ? Une situation dommageable pour l'image de la France, et terriblement injuste pour tous ceux qui sont victimes de ces mesures. Pourquoi 25 000 expulsions de sans-papiers par an ? Arrêter des enfants, les séparer de leurs parents, ça, ce n'est pas la France.

Vous critiquez aussi une politique économique qui, écrivez-vous, fait l'impasse sur les dettes du pays...
Je l'avais dit avant l'élection. On ne pourra pas en France diminuer à la fois la dette et l'impôt. Prétendre cela, c'est un mensonge. Le « paquet fiscal » - qui coûte près de 15 milliards d'euros par an - a été une erreur analogue à celle qu'avait commise François Mitterrand au début de 1981 en faisant déjà fi de la réalité économique et de l'état des finances publiques. A un certain moment, à un certain niveau, il faut tourner le dos à la démagogie.

Vous fustigez aussi le règne de l'argent roi...
L'ostentation dans la dépense, la légèreté vis-à-vis de situations individuelles très douloureuses : je crains que tout cela ne fasse resurgir une forme de lutte des classes. Déjà, je constate l'apparition d'un véritable prolétariat étudiant.

Pour vous, Nicolas Sarkozy ne s'inscrit pas dans la tradition de hauteur et de distance de ses prédécesseurs...
J'ai écrit dans ce livre une lettre au général de Gaulle, qui est évidemment une interpellation adressée à l'actuel président. Pas un mot dans la vie du général sur sa famille, sur l'argent, sur la religion...

On a changé d'époque !
Sans doute. Mais est-on pour autant obligé d'en épouser tous les travers ? Dans l'entourage du président, on évoque volontiers sa capacité à transgresser. C'est tout le contraire. A quoi assiste-t-on, sinon à la soumission à l'air du temps ?

« Il y a autour de lui une grande servilité »
Le président manquerait de culture, d'épaisseur... Quand vous voyez la façon dont le président a réagi à la décision du Conseil constitutionnel sur la rétention de sûreté, une évidence s'impose : son attitude est totalement en rupture avec l'ensemble de la pensée libérale française. L'important pour moi, c'est le respect du droit, de la personne humaine, la non-rétroactivité des lois. Montesquieu évacué, Tocqueville ignoré, Raymond Aron oublié... Sarkozy n'a rien ouvert. Le livre, pour lui, c'est moins urgent que le pouvoir.

Nicolas Sarkozy, vous le connaissiez bien. Et vous avez l'air de le découvrir...
... On avait même des liens de sympathie ! Disons que, peu à peu, depuis le ministère de l'Intérieur, sa vraie personnalité s'est révélée. Je crois que son ego, son ivresse du pouvoir - renforcés par une grande servilité autour de lui - occupent littéralement tout l'espace. J'ai toujours pensé qu'en règle générale les hommes politiques mériteraient une bonne psychanalyse. Lui, c'est un cas très intéressant.

Comment avez-vous pu être à ce point floué ?
J'aimais la solitude dans laquelle j'étais entré depuis quelques années. Ça me faisait du bien. Si j'en suis sorti, c'est parce que j'ai été choqué à plusieurs reprises. J'ai eu le sentiment qu'on me provoquait, comme s'il y avait une sorte de mouche tournant autour de mon visage...

Vous dites : « Ça va mal finir. »
Oui, parce que ça a mal commencé ! Cela dit, s'il faut en croire les sondages, les Français sont en train de réagir. J'espère, bien sûr, que le jeu de la démocratie va amener au sommet un changement d'attitude. Mais la France est un pays très éruptif dans lequel les évolutions de l'opinion sont imprévisibles.

Les ingrédients sont-ils réunis pour une explosion ?
Sur le plan social, oui.

Faites-vous un parallèle, même lointain, avec Mai 68 ?
En tout cas, je ne condamne pas Mai 68 comme l'a fait le président. Cet espèce de refus très droitier style : « C'était la chienlit. » Eh bien non, c'était beaucoup plus compliqué que ça. Et il y a aujourd'hui dans les jeunesses occidentales un désir libertaire que je trouve très sympathique...

Qui fait écho à celui de Mai 68 ?
Absolument. Ça porte sur les moeurs, le langage, le vêtement... C'est positif. La jeunesse est saisie par une pulsion de liberté. On est dans un moment de trop grand conformisme verbal, on n'ose pas dire les choses, on rase les murs. L'ironie me semble très belle quand elle questionne le pouvoir. Ce goût de l'ironie peut-être me vient-il de mon frère Philippe. Quand il est mort, je me suis dit : c'est lui qui avait raison.

Avoir pris la plume vous a-t-il soulagé ?
Ça va mieux. Si je m'étais tu, je me serais senti lâche. Il y a des moments dans la vie, vous savez, où on a en envie de crier un petit peu.

sarkolivre

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