jeudi 14 février 2008
Son métier : relire les mots d'amour
Ouest-France 14/02/08 - Isabelle BORDES
Le quotidien Libération ouvre toujours ses colonnes aux amoureux notamment à la Saint Valentin. Derrière cette rubrique qui a bien changé depuis les années 1970, Bertrand Guitton. Coulisses.
Drôle de métier. Bertrand Guitton est un commercial comme les autres. Sauf qu'il gère les petites annonces de la rubrique Entre nous, à Libé, où l'on ne parle que de sentiments. Anniversaires de mariage, sauvetages d'idylles et, surtout, « transports amoureux » de tous ceux qui ne peuvent pas oublier un regard échangé dans un train ou à un feu rouge. La moitié de son temps, Bertrand Guitton relit des mots d'amour.
Bouteille à la mer. « Au Dejazey vendredi soir. Vous m'avez demandé mon prénom puis vous avez disparu. J'espère que vous lisez Libé. » Simples ou enflammés, ces messages sont ceux de la dernière chance, « pour ne pas avoir de regrets », répètent les lecteurs annonceurs. « Les clients deviennent souvent timides, ils hésitent, me demandent ce que j'en pense : ' Vous devez me trouver idiot, non ? ' »
De « Chérie je t'aime » à « Entre nous ». Le ton a changé, depuis 1973 et la libération sexuelle. Libé est alors un journal d'extrême gauche bien décidé à offrir au citoyen la libre parole et favoriser les échanges en tout genre ; et gratuitement (cela le restera jusqu'en 1981). À l'époque, on laisse son adresse, en proposant même d'« Écrire ou passer »...
À l'Américaine. Elle avait croisé « le gentleman français parfait ». Pour le retrouver, cette Californienne a laissé une petite fortune avant de repartir outre-Atlantique. Des annonces de trente lignes, tous les jours, pendants quinze jours... en vain. Pas rancunière, elle a envoyé un cadeau à l'équipe, des t-shirts à l'effigie du « governator Schwartzenegger ». Pas tout à fait la ligne Libé, « mais bon, ça changeait des bouteilles de champagne... »
Pas de saisons. C'est un rêve de commercial, cette rubrique... Elle fonctionne bien, même l'été, et en dépit de la crise des petites annonces papier : « Là, la magie d'être publié opère encore... ». La Saint-Valentin est évidemment le pic d'activité du service, qui embauche deux extras pour faire le cahier spécial, ses quelque 500 annonces et un concours à la clé.
Les aficionados. Il y a les coeurs tendres, qui craquent souvent, mais aussi les autres. Ceux qui en usent comme d'un journal intime, ou trouvent là un espace où exprimer leur littérature. Ainsi le poète Voltuan, auteur de centaines de messages qu'il apporte lui-même, sur papier.
AZF. Les messages parfois codés ont dû inspirer AZF, groupe estampillé « terroriste ». Ils ont imposé à la police de communiquer via Entre nous. Ce qui a donné notamment, un jour de mars 2004 : « Mon gros loup, ne prenons pas de risques inutiles, le plus tôt sera le mieux. Donne-moi tes instructions, Suzy. » Suzy étant la police, et Mon gros loup, les voyous.
Bertrand, consultant. La plupart des annonceurs savent ce qu'ils veulent écrire « et je les aide plutôt dans la ponctuation, ou pour gagner une ligne ». Mais, quelquefois, il faut les accoucher, les encourager. Leur rappeler que beaucoup de gens peuvent se reconnaître dans la description d'un type en jeans et baskets à un concert de rock... Enfin, il doit leur inspirer confiance, « je suis détenteur d'un secret, après tout. Il y a aussi des histoires clandestines ».
Même après la rupture. Il y a enfin ceux qui passent des annonces « après ». Cet homme qui veut continuer l'histoire et ne manque pas un numéro en espérant trouver un signe en retour. Cette femme qui veut clore l'histoire où elle a commencé, dans les pages de Libé. Ou cette autre qui a besoin de dire sa colère au grand jour, de la publier pour se « libérer ».
Rétroliens
URL pour faire un rétrolien vers ce message :
http://www.canalblog.com/cf/fe/tb/?bid=295434&pid=7949624
Liens vers des weblogs qui référencent ce message :

