mardi 5 février 2008
Les créatifs culturels, locomotive de la démocratie avancée ?
Patrice Van Eersel est un journaliste et écrivain français. Il est actuellement rédacteur en chef du magazine Nouvelles Clés.
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Est-ce possible : 38% de nos concitoyens seraient des créateurs et des innovateurs ? À leur tête, les Créatifs Culturels (17%) répondent simultanément à six critères qui font d’eux les esprits les plus éclairés de notre temps. On connaissait l’étude américaine sur le sujet. La française est parue début 2007. Vous y reconnaissez-vous ?
La crise politique est mondiale. Ce gigantisme politique, quelque peu effrayant, mais obligatoirement à l’ordre du jour des générations à venir, suppose, à l’autre bout de l’éventail, en contrepoids, des formes de pouvoirs locaux très vivants, très enracinés dans la chose publique et qui expérimente depuis quelques années différentes variantes. Ces formes locales, où la dimension politique retrouve ses origines et son sens, présupposent une société civile évoluée, tissée de liens multiples. Un humus humain riche et varié. Un niveau de conscience à la hauteur des nouveaux enjeux. Une humanité qui sache « penser globalement et agir localement. » Cette humanité existe. Elle est en plein jaillissement.
La découverte des Créatifs Culturels
Au début des années 90, quand Paul Ray et Sherry Anderson décidèrent de sonder la population américaine, pour savoir combien de « mutants » elle comprenait, porteurs d’une culture nouvelle, ils s’arrêtèrent à quatre critères :
1°) intégration des valeurs féminines,
2°) mise en pratique des impératifs écologiques (sur l’environnement et sur soi),
3°) ouverture à des comportements de coopération (sociale et internationale),
4°) reconnaissance de la nécessité d’un travail d’introspection (de la psychologie à la spiritualité).
Il s’avéra que les citoyens américains respectant ces quatre critères étaient 24%, chiffre étonnamment fort, qui constituait un scoop : un quart de la population US avait donc abandonné la culture officielle (individualisme + capitalisme + divertissement), pour vivre dans un nouveau monde - ce que ne révélait pas l’arrivée au pouvoir simultanée de la tribu Bush. Pourtant, très peu de médias parlèrent du phénomène.
Ray et Anderson avaient baptisé Cultural Creatives, ces mutants se démarquant des générations précédentes et qui - surprise - ne se rendaient absolument pas compte de leur importance, persuadés de n’être « que 5% ». Comme si la mutation se faisait inconsciemment, malgré eux. ..
D’où sortent-ils ?
La genèse des Créatifs Culturels n’a rien de mystérieux. Leur émergence semble cependant avoir traversé une sorte de tunnel d’une vingtaine d’années - de la fin des années 70 à la fin des années 90 - au cours desquelles, notamment du fait de la chute de l’empire soviétique, le modernisme le plus arrogant s’est cru autorisé à caracoler dans le monde entier, comme s’il n’existait désormais plus que lui, face à quelques poches traditionalistes forcément en voie d’extinction. C’était oublier que les humains ne sont pas forcément des amnésiques et qu’un ensemble de mouvements apparus dans les années 50, 60 et 70 avaient laissé des germes extrêmement puissants dans la conscience collective.
L’Émergence des Créatifs Culturels montre en effet de façon impressionnante une convergence inexorable entre les “descendants” de 2ème ou 3ème générations des :
Pour les Français, le démarrage remonte au Quartier Latin de Paris, dans le mouvement existentialiste et le soutien aux mouvements de libération anticolonialiste... Pour les Américains, tout commencerait plutôt dans le Greenwich Village de New-York et dans le nord de San Fransisco, puis à Big Sur (avec son institut Esalen à partir de 1962), avant de s’étendre à tous les campus universitaires en révolte contre la guerre du Viêt-Nam...
L’aspect spirituel des Créatifs Culturels
Essentielle à ceux que l’enquête présente comme les plus dynamiques du mouvement, l’approche spirituelle est certainement la plus difficile à intégrer dans la grille moderniste des médias et des politiques. Pourtant, s’il a fallu vingt ans pour que les mouvements “contre la guerre” deviennent des mouvements “pour la paix”, ou les mouvements “anti-mecs” des mouvements “pour de nouvelles relations hommes/femmes”, c’est que le catalyseur de ces métamorphoses est très souvent venu de la spiritualité et de la psychologie humaniste, dont l’intégration ne peut se faire que lentement.
Et maintenant ?
La grande faiblesse des créatifs culturels, aux yeux de Paul Ray et Sherry Ruth Anderson : il leur manque la conscience d’eux-mêmes en tant que groupe global. Vu qu’il s’agit des personnes les plus dynamiques et les plus innovantes du pays... c’est qu’il y a un léger problème !
D’où le désir irrésistible des deux auteurs d’inviter les créatifs culturels à pérenniser leurs efforts en passant au stade institutionnel. Ils voient trois scénarios futurs possibles :
1°) soit le modernisme continue à “mondialiser” ses visions sans rencontrer de résistance réelle, c’est-à-dire d’alternative innovante forte, et le monde plongera à coup sûr dans le chaos et la barbarie ;
2°) soit les créatifs culturels parviennent à s’ériger, sinon en force politique, du moins en interlocuteur institutionnel de poids (à la manière de ce que firent jadis les syndicats) et tous les espoirs sont permis de voir émerger une civilisation nouvelle, aussi différente du modernisme que celui-ci le fut du Moyen-âge ;
3°) soit enfin les créatifs culturels demeurent dans l’ombre, mais réussissent à féconder suffisamment d’instances culturelles, économiques, politiques et sociales pour qu’une part de leurs valeurs et visions soient reconnue, et on entre alors dans une phase de transition plus lente, vers un type de société vraiment nouveau.
Le fait est que beaucoup de nouvelles valeurs et attitudes - notamment contre le racisme, pour le respect des femmes ou en faveur de l’environnement - ont peu à peu fini par atteindre les couches majoritaires de la société, et finalement en seulement une génération. Seulement voilà : institutionnaliser les créatifs culturels, n’est-ce pas contradictoire ? D’un côté, leur tendance à l’engagement social et politique les inciterait certes à transformer leurs revendications, visions et désirs à un niveau organisationnel permettant de les concrétiser collectivement. Mais d’un autre côté, leur sens de la responsabilité est vécu à un niveau si personnel (se défiant de toute obéissance infantile à des règles religieuses ou partisanes) qu’on ne peut strictement pas les imaginer, par exemple, élisant un président des Etats-Unis. Entre les deux s’étale l’immense éventail du tissu associatif, ONG et lobbies divers - encore que le caractère opaque du lobbying jure gravement avec l’authenticité des Créatifs Culturels. Internet s’avère par contre un outil créatifs culturels idéal... Ray et Anderson imaginent toutes sortes de concrétisations possibles de l’univers créatifs culturels, des écoles, des universités, des centres ouverts aux gamins des rues, des réseaux connectés à la planète entière...
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