dimanche 30 décembre 2007
Le supplice des 35 heures
Par Thomas Piketty Libération - lundi 17 décembre 2007 – Extraits…
Point de vue par Thomas Piketty est directeur d’études à l’EHESS et professeur à l’Ecole d’économie de Paris.
Nicolas Sarkozy a une stratégie : obliger la gauche à boire le calice des 35 heures jusqu’à la lie. Il n’a pas tort. Son élection a été largement acquise à grands coups de «travailler plus pour gagner plus», slogan incarné immédiatement après les élections dans l’exonération des heures supplémentaires. Les nouvelles mesures annoncées pour relancer le pouvoir d’achat (rachat des RTT, etc.) montrent que le supplice est loin d’être terminé.
On voit bien à quel point la conception de politiques publiques sur la durée du travail relève de l’horlogerie de précision. Les responsables politiques et syndicaux doivent sentir quelles sont les aspirations non réalisées des salariés en matière de temps libre, compte tenu notamment de leurs aspirations contradictoires en termes de pouvoir d’achat - tout cela en laissant suffisamment de flexibilité pour que l’infinie diversité des aspirations individuelles puisse y trouver son compte. Et de ce point de vue, les 35 heures relèvent d’une erreur manifeste de timing. La réduction du temps de travail ne peut se faire qu’à l’issue d’une période de hausse soutenue du pouvoir d’achat - et certainement pas au beau milieu de la grande stagnation salariale que les Français subissent depuis le début des années 80.
Cette stagnation a certes des raisons structurelles qui n’ont rien à voir avec les 35 heures : diminution de la croissance après les Trente Glorieuses ; absorption du peu de croissance par la progression inévitable des dépenses de retraite et de santé ; innovations favorisant les baisses de prix high-tech et non des prix de première nécessité ; hausse des loyers induits par les transformations démographiques et le rattrapage historique des cours des actifs ; et bien d’autres encore.
Il reste que les 35 heures n’ont pas aidé : pas étonnant dans un contexte pareil que les électeurs aient apprécié le bon sens du «travailler plus pour gagner plus».
Et tant que les socialistes de 2007 refuseront tout mea culpa sur les 35 heures (Ségolène Royal l’a tenté en début de campagne, avant d’être rappelée à l’ordre), ils seront inaudibles sur ce sujet - comme par exemple sur les retraites. C’est d’autant plus regrettable que le boulevard ainsi offert à Sarkozy permet à ce dernier de faire absolument n’importe quoi. Dépenser près de 10 milliards d’euros par an (l’équivalent du budget de toutes les universités réunies !) pour exonérer les heures supplémentaires est une aberration économique dans laquelle aucun pays ne s’est jamais lancé.
Espérons que le débat français cesse au plus vite de se concentrer sur le temps de travail, pour se consacrer à l’investissement massif dans la formation et l’innovation, seule réponse possible aux défis posés par la mondialisation.
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