mardi 11 décembre 2007
Vous avez dit privilégiés ?
Par Jacques Gaillard, écrivain.
Ou la nécessité de distinguer les privilèges bateaux des bateaux des privilégiés.

Soyons clairs : les cheminots et consorts, en faisant grève,
emmerdent l'immense majorité des Français. Mais ils rendent surtout un sacré
service au pouvoir en place. Grâce à eux, il est devenu absolument indécent de
poser une question cruciale : qui est privilégié en France ?
Les grèves actuelles semblent accréditer l'idée que le privilège, c'est un
contrat de travail spécifique, un statut procurant une protection particulière,
une garantie d'emploi, de bonnes conditions d'accès à la retraite. Certes, les
« cheminots » (comme si ce mot n'avait pas, en soi, terriblement vieilli...Il
pue le charbon !) n'exercent certainement pas le pire des boulots, et ils sont
carrément odieux lorsqu'ils évoquent des conditions de travail pathétiques :
des millions de Français ne dorment pas tous les jours chez eux, passent des
week-ends au poste, assurent des gardes et assument des responsabilités, et
tout cheminot peut s'en rendre compte lorsque, frappé d'une crise lors de son
shopping un dimanche matin dans la zone économique de son patelin, il trouve
des infirmières en ordre de marche, de l'essence pour son auto, des
renseignements sur son téléphone et mille autres damnés de la terre à son
service (public). La pénibilité du travail des contrôleurs de trains,
laissez-nous rire : c'est sur des blagues pareilles que les démolisseurs
sociaux de la droite ont beau jeu de moudre leur grain. Mais revenons à la
question : qui est privilégié ? Au niveau de salaire de ces travailleurs du
train, il est absolument impossible de parler de privilège. Mais il faudrait en
dire autant de dix ou douze autres millions de travailleurs.
Je sais, le terme fait vieille gauche rouge, mais il a un sens.
Petite définition
Car un privilégié, si l'on cherche une définition, c'est justement celui dont
les revenus et le rang social sont sans commune mesure avec son travail, ses
compétences ou son utilité sociale. C'est quelqu'un qui a le bonheur de gagner
dix mille euros en déplaçant une épingle, alors que d'autres, pour déplacer une
tonne, en gagneraient cinquante.
C'est le dentiste qui, travaillant trois jours par semaine, revend impunément
une prothèse douze fois le prix qu'il l'a payée au prothésiste (il « a des
frais »), en aggravant au passage la note pour une mutuelle, et se demande
ensuite s'il rachète une deuxième grosse BMW ou s'il prend l'option « cris de
bêtes d'Afrique » dans son 4x4. Allez donc, après ça, chicaner à un cheminot
une prime pour travail la nuit de Noël...
C'est le cadre très supérieur qui, comme plus d'un tiers des zozos de ce
calibre, n'est à la tête de revenus annuels proches du demi-million d'euros,
que par héritage (l'héritage de situation, disent toutes les études, est un
facteur de recrutement supérieur à tous les MBA en France : regardez les noms
des intéressés, feuilletez l'annuaire du MEDEF, on se croirait au Bal des
Débutantes ou entre deux pages du Who's who). Allez donc reprocher aux enfants
de cheminots d'avoir pu, pendant des années, bénéficier de conditions facilités
de recrutement.
Le privilégié, c'est celui dont l'argent a si peu d'odeur qu'il peut l'entasser
sans craindre le fisc, en accumulant les SCI à but lucratif, les studios en
cours de paiement, les investissements sous les tropiques, les sociétés bidons
aux soldes d'exercices perpétuellement négatifs. Allez donc froncer le sourcil
sur les fiches de paie des conducteurs de train.
Nous marchons sur la tête. Quand on voit le niveau du marché immobilier à Paris
ou sur la Côte d'Azur et le nombre de transactions supérieures à 1 million
d'euros que réalisent des particuliers chaque jour, peut-on envisager qu'en
travaillant deux ans de moins, les « régimes sociaux » vont ruiner la France ?
Mieux : on stigmatise les artistes et les footballeurs grassement payés, mais
que dire de tous ceux qui ne se sont donnés que la peine de naître, avec un
patrimoine copieux et des rentes de situations qui les conduisent à la tête de
sociétés qu'ils n'ont pas bâties et qu'ils ne dirigent pas vraiment, dans des
conseils d'administration où ils traînent leur bleu-croisé comme ces vicomtes de
jadis aéraient leurs dentelles, grands dépendeurs d'andouilles soucieux d'avoir
leur photo dans Voici après avoir licencié deux mille personnes, ou d'ouvrir un
musée d'art contemporain dont chaque pièce, chaque carreau, chaque centimètre
carré, si l'on y réfléchit, a été payé par tous ceux qui, depuis trois
générations, ont bossé pour la famille. Qui oserait dire, pourtant, à la télé,
à une heure de grande écoute, dans un de ces débats assommants où Jacques
Marseille ricane et où l'UMP de service parle d'équité, que les dirigeants et
les clients de LVMH sont plus privilégiés que les cheminots du dépôt d'Ivry ?
Les jouisseurs de richesse
Cet été, je regardais le port de plaisance de La Ciotat. Je m'y connais un peu
en bateaux, j'ai une barcasse de 4m70 pour aller pêcher les girelles. Dans cet
entassement de coques ensommeillées (la plupart ne sortent qu'un jour ou deux
par an, en moyenne, évidemment), j'ai compté soixante-quatre « unités » dont le
prix dépassait à l'évidence, hors entretien, le niveau de l'ISF. Et le double,
si l'on se place à 500 000 euros. Je suppose que les heureux possesseurs de ces
beautés ne logent pas dans la rue, et j'aurais tendance à penser qu'ils ont une
villa plutôt qu'un modeste deux-pièces. Le prix mensuel de l'« anneau » peut
atteindre un SMIC, ce qui donne à penser que leurs revenus autorisent cette
ponction. Comptez une cinquantaine de ports de ce calibre entre Marseille et
Nice, plus Marseille, plus Nice ; même chose pour le Languedoc, la côte
Atlantique, la Corse, les ports étrangers. Bref, rien qu'à scruter les ports de
plaisance, on se demande comment il se fait que si peu de foyers paient l'ISF
en France. Et qui possède ces splendeurs (qu'évidemment, je jalouse : il faut
assumer ses désirs) ? Des profs ? des infirmiers ? des cheminots ? des
fonctionnaires ? Ah non, ils ont d'autres privilèges, dit-on en Sarkoland. Ils
ont la garantie de l'emploi, ces salauds.
Je repose la question : qui achète ces trucs ? Eh bien, je suis allé
questionner un marchand. Figurez-vous que ce marché roule sur les professions
libérales (pas mal d'avocats et de notaires, tous les radiologues, beaucoup de
médecins : il était temps que l'on augmente leur consultation de 10%), sur les
gros commerçants (on sait que ce sont des damnés de la terre, voués à des
retraites pitoyables), des « entrepreneurs » (de construction) et sur des «
gens de l'immobilier ». Plus une faune indéfinissable de gens qui « ont les
moyens », que ce soit parce qu'ils vendent de l'andouille en gros, parce qu'ils
exploitent un domaine viticole hérité, parce qu'ils ont des parts dans une
société. Bref, moins ils travaillent, plus ils empochent. Je ne ris pas et je
te mets au défi, toi qui me lis en me traitant de vieux bolchévik, de prouver
le contraire. Mieux : budget de la santé, hausse des prix, gouffre des
investissements publics, crise du logement, abus de biens sociaux et tyrannie
des bénéfices financiers, mettez les maux dont nous souffrons en relation avec
les sources de revenu de ces bienheureux. Ils se disent, pour certains, «
créateurs de richesse ». C'est faux : ils jouissent de la richesse qu'on crée
pour eux. Nous sommes au-delà de la rétribution, et même du profit légitime :
sachez-le, notre pays a un cancer, c'est cette inégalité des destins, et il y a
là une bombe.
Le bateau de la République coule à pic
Alors on comprend que cela vaut le coup, pour les défenseurs de la
France-gling-gling, celle qui pète au Fouquet's et roucoule désormais à
l'Elysée, de se payer les régimes spéciaux en grande urgence : ils ont l'opinion
pour eux, le faubourg Saint-Germain peut compter sur le Kremlin-Bicêtre pour
taper sur le privilégié du dépôt Saint-Lazare. Et pendant ce temps, travaillant
plus pour gagner plus, le fils Machin des Tubes et Roulements Machin, grâce à
une OPA amicale, gagne en huit secondes ce qu'un cheminot gagnerait en huit
cents vies.
Le malheur, c'est qu'on se vautre dans les rituels d'une grève poisseuse, avec
ses « otages » et ses « galères », ; avec ses micro-trottoirs et ses
micros-quais pleins de haine ou de résignation : pas un mot, dans le
commentaire journalistique, pour situer la vie des privilégiés de la SNCF, de
GDF et d'EDF (qui ne paient pas leurs factures d'énergie, les salauds !) en la
comparant à celle de vrais privilégiés. La mauvais habitude est prise : on
admire trop les riches, désormais, pour se demander si leur richesse est
légitime. Nous sommes intoxiqués. Nous sommes complices. Nous sommes foutus. Le
char de l'Etat roule dans la joncaille, et le bateau de la République, qui
carburait au social, coule à pic dans les vagues du yacht de Bolloré. Plouf !
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