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vendredi 23 novembre 2007

Nous sommes entrés dans l'ère de la démocratie contemplative

Michel Wieviorka directeur d’études à l’EHESS, président de l’Association internationale de sociologie.

Libération jeudi 22 novembre 2007

Le constat est unanime : notre chef d’Etat est omniprésent – hyperactif et agité, disent les plus critiques ; soucieux de s’engager personnellement pour avancer rapidement et efficacement dans les réformes nécessaires à notre pays, disent ses partisans. Mais ne nous contentons pas de l’observation, encore superficielle, qui insiste sur la façon dont il apparaît constamment dans les médias.

D’une part, notre président, Nicolas Sarkozy, exerce le pouvoir en laissant beaucoup moins de responsabilités à ses ministres que ses prédécesseurs. Ce n’est pas leur faire insulte que de noter que l’Elysée, aujourd’hui, définit, oriente, pilote et, le cas échéant, rectifie leur action, qu’ils n’ont guère d’autonomie, qu’ils ne constituent pas, ou encore moins qu’hier, un niveau décisif du système politique. De même, les parlementaires de la majorité forment un ensemble sans grande capacité d’initiative, et qui relève plutôt du modèle des «godillots». Eux aussi marchent droit, et avalent, à l’occasion, les couleuvres qui leur sont imposées depuis l’Elysée.

D’autre part, notre président, sans aller jusqu’au bras de fer, menace d’asphyxier le peu que nous avons en France de syndicalisme. Celui-ci étant localisé pour l’essentiel dans la fonction publique et les entreprises publiques. En s’appuyant sur une opinion qui accepte mal le maintien des régimes spéciaux de retraites que défendent les syndicats, et qui est assez largement excédée par les grèves (transports notamment), il s’en prend en fait à un des rares acteurs collectifs qui lui résiste, et qui représente une médiation entre la société et le pouvoir politique. C’est d’ailleurs pourquoi les syndicats ne sont pas aussi affaiblis, dans l’opinion, que ce que Nicolas Sarkozy pouvait espérer : même si leurs revendications semblent excessives, ils incarnent précisément une des dernières institutions susceptible de se dresser entre lui et un peuple atomisé.

Enfin, Nicolas Sarkozy, suivi en cela par certains de ses ministres, accorde une réelle importance à la mise en place de missions et de commissions (Balladur, Juppé, Attali, Colombani…) ou de rencontres (du type : Grenelle de l’environnement) supposées dresser un état des lieux dans un domaine précis, et préparer la réflexion pour projeter notre pays vers le futur. Le propre de ces initiatives est qu’elles relèvent du seul bon vouloir du pouvoir, qu’elles ne sont jamais destinées à perdurer, et qu’elles n’accordent aucun pouvoir décisionnel à ceux qui y participent. Tout au plus alimentent-elles la réflexion du pouvoir et nourrissent-elles le débat public.

Rassemblons ces remarques : la tendance actuelle est nettement à court-circuiter les instances, organisations, institutions intermédiaires entre le pouvoir présidentiel et la société, dans sa diversité, et à accorder un rôle décisif aux médias – ce qui implique aussi d’exercer sur eux sinon un contrôle direct, du moins un mélange de pressions et d’invitations à suivre heure par heure les activités du Président.

Nous sommes en effet dans une phase où le pouvoir ne met pas en jeu les libertés fondamentales, mais nous pousse – et peut-être la société se laisse-t-elle elle-même pousser – vers une sorte de passivité, vers l’acceptation de fait du spectacle politique qu’il met en scène, sans répit, et en faisant fi des intermédiaires qui permettent d’ordinaire à la démocratie de fonctionner. Ce spectacle a besoin des médias pour être relayé, et ceux-ci portent bien leur nom, ils sont désormais la principale forme organisée qui assure le lien entre le Président et une société, qui, de plus en plus, en matière politique, semble devoir se passer de représentation forte, d’institutions actives, mais qui n’est guère pour autant engagée dans de vastes débats participatifs ou dans des processus massifs de réelle délibération.

Une formule d’un grand sociologue russe récemment disparu, Youri Levada, à propos de la Russie de Poutine, rend bien compte de cette situation : nous sommes entrés dans l’ère de la démocratie contemplative. Vivement que nous en sortions !

Posté par werdna à 00:03 - Démocratie - Institutions - Rétroliens [0] - Permalien [#]

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