mardi 13 novembre 2007
L'AFFAIRE DE L'ARCHE DE ZOÉ : Ne tirez pas sur l’humanitaire ! par Jacques Julliard
Nouvel Obs 7 novembre 2007 :
Il y a au Darfour des aventuriers, des illuminés, des escrocs peut-être. Mais il y a d’abord des criminels, et même un Etat criminel.
SALE TEMPS pour l’humanitaire. Les lamentables exploits de l’Arche des Zozos au Soudan et au Tchad amplifient jusqu’à la caricature les dérives propres à cette lame de fond qui submerge la planète depuis l’effondrement moral du communisme. Cette lame de fond, c’est la revanche de la charité sur la justice. Puisque la justice finit par s’échouer dans le Goulag, privilégions le présent qui agit sur les lendemains qui chantent, les engagements concrets sur les discours ampoulés, les médecins sur les guérilleros, le bon samaritain sur le pharisien. L’idée chrétienne, la postérité spirituelle de Joachim de Flore, pour parler comme le Père de Lubac, s’était un moment incarnée en se sécularisant dans l’espérance socialiste. Avec l’humanitaire, elle est revenue à son inspiration originelle.
Ses dérives n’en sont que plus fâcheuses. Un mouvement qui comprendrait aujourd’hui près de 40 000 organisations non gouvernementales (ONG) et dont le budget total, selon la John Hopkins University, était en 2002 de l’ordre de 1 600 milliards de dollars (l’équivalent de la cinquième puissance mondiale) ne relève plus du coup de cœur individuel ni de l’artisanat gestionnaire. Il est devenu une affaire de professionnels, pour la plupart salariés et parfois presque aussi bien payés que dans le secteur économique.
Les frais de publicité pour la collecte des fonds auprès des particuliers représentent parfois 50% et plus des sommes recueillies. Les canaux qui conduisent le liquide aux damnés de la terre ne sont pas étanches. Dans les zones de guérillas, les rebelles prélèvent des dîmes de plus en plus lourdes.
En outre, il y a des abus, des scandales comme ceux qui ont touché la Croix rouge et l’Arc (1996). La charité fait rarement bon ménage avec l’ordre comptable. Parlant de Judas, qui n’était pas plus mauvais bougre qu’un autre apôtre mais qui avait le malheur d’être trésorier du groupe, Renan a ce mot terrible : « Chez lui, l’administrateur avait tué l’apôtre ». Voilà bien la question : la charité, en perdant sa modestie, son immédiateté, sa spontanéité devient un charity business, où le business l’emporte sur la charité.
De plus, il y a de tout dans les ONG, des petites et des grandes, des riches et des pauvres, des vraies et des fausses. Flairant la bonne affaire, des loups se sont glissés dans la bergerie, déguisés en moutons. Des gouvernements dans le monde musulman mais aussi dans les pays industriels ont créé leurs succursales humanitaires. Des lobbys économiques, des courants religieux intégristes, des mouvements politiques ont fait de même ; l’humanitaire est un pavillon incontestable pour des marchandises parfois douteuses.
Enfin, c’est le reproche principal adressé par Rony Brauman, qui sait de quoi il parle, puisqu’il fut de 1992 à 1994 président de Médecins sans frontière, la limite entre l’humanitaire et la politique a cessé d’être étanche. Bien souvent, l’humanitaire suit le soldat comme le faisait hier le missionnaire. Les tentations de la guerre juste, voire de la guerre humanitaire sont toujours présentes.
Bien, et alors ? Tout cela doit être dit, révélé au grand jour. On ne gagnerait rien à le cacher. Faut-il pour autant jeter le manche après la cognée, le bébé avec l’eau du bain ? En aucune manière. C’est le parti des tenants exclusifs de la diplomatie traditionnelle, celle qui au nom de la souveraineté des Etats, s’accommode de tous les malheurs pourvus qu’ils restent à l’intérieur de frontières reconnues, de tous les crimes envers les populations commis par les chefs de ces populations elles-mêmes.
En un combat douteux, au delà des impératifs de la commisération, le devoir d’ingérence dont Bernard Kouchner et Mario Bettati se sont fait les hérauts est en train d’accoucher d’un droit international nouveau, celui où la force n’a pas le dernier mot. L’ingérence, c’est la fin de la chasse gardée des tyrans. C’est l’individu devenant sujet du droit international, qui ne reconnaissait jusqu’ici que les Etats. Et cela, grâce à l’apparition encore timide d’une opinion publique internationale substituant l’exigence démocratique aux intérêts des puissances et à la politique de puissance.
N’oublions donc pas l’essentiel. Il y a au Darfour des aventuriers, des illuminés, des escrocs peut-être. Mais il y a d’abord des criminels, et même un Etat criminel. La vigilance nécessaire envers les humanitaires ne justifie pas l’indulgence envers les assassins.
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