mardi 13 novembre 2007
Les nouvelles amitiés, par Jean-Michel Dumay
Les nouvelles amitiés, par Jean-Michel Dumay
Sur Internet, il n'est pas rare de compter ses "amis" par centaines ou par milliers. Sur les sites de socialisation que sont MySpace (114 millions de visiteurs uniques en juin, + 72 % par rapport à 2006) ou Facebook (52 millions, + 270 %), les compteurs tournent sur chaque page personnelle.
Prenons celle de Laure, jeune femme du Midi, qui se définit comme "une fille tout ce qu'il y a de plus banal" et dont on ignore l'état civil comme souvent sur le Net : elle affiche 1333 "amis". Puis celle d'Anthony, un Rennais tout aussi anonyme, "passionné de sons, musique et cinéma" : elle en mentionne 1151.
En galopant à haut débit, Internet a bousculé les réseaux sociaux, ouvert le champ des amitiés spontanées et déterritorialisées. Selon un sondage canadien (gageons que les Français partagent cette même réalité !), deux tiers des internautes estimeraient que l'Internet facilite les démarches pour se faire de nouveaux amis. "A un point tel que les relations virtuelles sont devenues une forme contemporaine de l'amitié, estime André Mondoux, sociologue à l'université du Québec à Montréal, interrogé par le site du magazine canadien Coup de pouce. Si l'amitié existe depuis toujours, ce sont ses modalités qui ont changé."
A reprendre cependant les pages personnelles de Laure et d'Anthony, on s'interroge. Quelque 1333 ou 1151 "amis", cela fait du monde. Ne faudrait-il pas faire le tri ? Amis réels d'un côté, dont on croise plus ou moins périodiquement la chaleur et qu'on rappelle au téléphone ou sur messagerie instantanée, pour entretenir la relation. Amis virtuels de l'autre, qu'on ne croisera jamais autrement que par les mots, et plus précisément les mots écrits. Certains estimeront que les amitiés virtuelles sont bien réelles et reposent sur de réelles affinités. D'autres qu'il y a là surtout grossière fabrique de faux amis. Y a-t-il possibilité d'une réelle amitié en virtualité ?
On connaît sur ce point les travers du virtuel où, pour reprendre le titre d'un livre de Sylvain Missonnier, spécialiste de psychologie clinique, s'expose Le Virtuel : la présence de l'absent (éd. EDK, 2003).
Dans les chats, les forums, les blogs, les courriels, l'anonymat, le pseudonyme, ouvrent la voie (voix ?) à une mise en valeur narcissique. On y tricote un soi plus proche de l'idéal du moi que de la réalité. On contrôle son image, ses mots, ses faiblesses, ses petits secrets. On protège sa vulnérabilité. Et l'on construit ainsi, conversation faisante, parfois à son corps défendant, une relation dite "en miroir", où l'autre, modelé selon nos perceptions, idéalisé, n'est pas reconnu dans sa nature de personne, ayant une existence indépendante, des désirs propres, mais à travers la fonction qu'il remplit.
Certes, le virtuel permettrait à certains d'avoir mieux confiance en eux, d'aller plus facilement à la rencontre de l'autre. Mais qu'arrive-t-il alors, quand après avoir échappé aux premières vagues de l'émotion liée au corps, la rencontre se fait, cette fois bien réelle.
Les témoignages abondent, en amour ou en amitié, de ces douches glacées, de ces vertigineuses déceptions, de ces charmes portés aux nues et pfff... évanouis.
Car c'est oublier, d'une part, que l'amitié obéit à de fortes régularités sociales (nos amis sont souvent de mêmes conditions culturelle et sociale que nous) - ce que ne régule pas le Net, où l'on avance plutôt masqué. Et, d'autre part, que l'impact des mots dans la communication interpersonnelle est bien plus faible que le langage non verbal (le physique et l'intonation de la voix), comme l'a montré, il y a quarante ans, Albert Mehrabian, chercheur à l'université de Californie. Ancrée pour partie dans notre part d'animalité, l'amitié fonctionne aussi à l'instinct.
Chronique LE MONDE | 11.07 Jean-Michel Dumay
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