lundi 5 novembre 2007
Sarkozy veut-il enterrer les affaires ?
Lundi 05 Novembre 2007 – Marianne - Philippe Cohen/ Pauline Delassus/ Sylvain Lapoix
En principe, la justice est indépendante. Il faut simplement lui donner le temps de travailler. En principe. Mais en réalité ? Une observation fouillée de l'évolution de trois dossiers – le scandale de l'UIMM, le cas Laporte et l'appartement de Neuilly du couple Sarkozy - provoque un certain malaise. Et si l'Etat pouvait encore peser de façon détournée sur l'élucidation de certaines affaires ?
Le scandale de l'UIMM
Personne, ne souhaite voir aboutir l'enquête sur les caisses noires de l'UIM : ni l'Elysée, ni l'opposition, ni les syndicats.
En apparence, la justice suit son cours. Des perquisitions chez des proches de Denis Gautier Sauvagnac ont même été organisées à la fin du mois d'octobre. En attendant, Denis Gautier-Sauvagnac se moque de l'investigation. Il reconnaît l'existence d'une caisse noire de 600 millions d'euros provenant de cotisations de centaines d'entreprises. Il ironise sur l'usage de ces fonds, utile pour «fluidifier» les relations sociales. Mais il peut faire la nique aux enquêteurs : non il ne donnera pas un seul nom de responsable politique ou syndical qui aurait été un «vecteur» de cette fluidification bien nommée. Ils n'ont qu'à chercher.
Cela fait maintenant six semaines que le scandale a éclaté, et la Justice en reste au stade de l'enquête préliminaire. Interrogée par Jean-Michel Apathie lundi 5 novembre sur RTL, le ministre de la Justice Rachida Dati a donné dans la langue de plomb pour s'en remettre au Procureur qui jugera s'il convient ou non de nommer un juge sur le dossier. Nous avons pourtant affaire au plus gros scandale de la République depuis trente ans. Si ce qui se dit dans Paris est exact concernant la corruption des élus et des syndicalistes, le scandale de l'UIMM est plus important que le dossier Urba ou celui de la Mairie de Paris. Il ne s'agit plus de dérapages ou de dérives de quelques responsables qui se seraient laissés «tenter». Telle qu'on en discerne les contours, le scandale de l'UIMM tend à démontrer l'existence d'un simulacre de vie sociale et démocratique : des négociations biaisées, des lois votées par la corruption des élus et des négociateurs syndicaux.
Les syndicalistes ont encore moins intérêt à voir leurs représentants épinglés dans des tractations secrètes effectuées à l'insu de leurs mandants. L'image, déjà médiocre, de leurs organisations, n'y survivrait pas. Reste les journalistes.
L'enquête sur l'affaire de l'appartement du couple Sarkozy acheté au rabais n'a pas abouti.
En voyage à Madrid le 27 février 2007, Nicolas Sarkozy, alors ministre de l'Intérieur, aurait piqué une colère noire, interrogé par des journalistes sur un possible délit d'intérêt sur son appartement de Neuilly-sur-Seine. De retour en France, il dément toute l'affaire. Depuis ce jour, aucun journaliste n'a osé lui reposer de questions sur le sujet.
Le matin de ce 27 février, Le Canard Enchaîné avait révélé que Nicolas Sarkozy aurait accordé à un promoteur un rabais de 775 000 euros pour l'achat de terrains en vue de la réalisation d'un programme immobilier, puis bénéficié lui-même d'une ristourne de 300 000 euros sur l'achat d'un duplex sur l'île de la Jatte, à Neuilly-sur-Seine (92), alors qu'il était maire de la ville. Or, du fait de son mandat, il ne pouvait conclure une affaire privée avec un promoteur en contrat avec la municipalité. En droit, cette pratique est qualifiée de délit de prise illégale d'intérêt, une infraction passible de cinq ans d'emprisonnement et de 75000 euros d'amende. Une plainte, fondée uniquement sur l'article du Canard Enchaîné, est alors déposée par un particulier. Philippe Courroye, tout juste nommé procureur du tribunal de Nanterre, s'en saisit. Mais ce dernier est fortement suspecté d'avoir tout mis en oeuvre pour étouffer l'affaire qui salirait la réputation de Nicolas Sarkozy, alors en campagne pour la présidence de la République.
Selon Bakchich, Courroye fait ensuite «semblant d'enquêter». Auditions sans suite, aux conclusions arrangeantes : le plaignant est présenté comme un activiste anti-Sarko peu crédible, la promotrice immobilière reste silencieuse, ne pouvant dénoncer un délit auquel elle aurait participé, et le vendeur dit n'avoir effectué que les visites de l'appartement, sans discuter du prix avec le couple. L'enquête s'arrête là et depuis l'élection du Président, personne ne semble avoir eu l'idée saugrenue de rouvrir le dossier.
Laporte obtient la grâce présidentielle
Une plainte pour favoritisme en suspend, une affaire fiscale sur le point d'être prescrite et de nombreux doutes : malgré ces casseroles, les conditions semblent être réunies pour voir le secrétaire d'Etat aux Sports blanchi de toute accusation.
Rappel des faits :
Bernard Laporte est notamment associé dans une chaîne de restaurant (Olé Bodega) sur laquelle la Direction nationale d'enquêtes fiscales (DNEF) a rendu un rapport en mars 2007. Parmi les très nombreuses irrégularités constatées, on peut citer une double comptabilité (le chiffre d'affaires déclaré était minoré), du travail au noir, des fausses factures, des prélèvements en espèces directement dans la caisse, etc. L'affaire a été transmise à la direction nationale des vérifications de situation fiscale.
Le casino de Gujan Mestras : Frédérique Ruggieri, propriétaire du casino de Gujan-Mestras (Gironde), accuse Bernard Laporte d'avoir fait pression sur elle pour obtenir des parts dans son établissement. Il aurait proposé d'intercéder en sa faveur auprès d'un ami (un certain Nicolas Sarkozy) pour l'obtenir en échange de 10% de la société.
Les législatives du Teich : S'étant vu refusé par la municipalité du Teich (Gironde) un permis de construire pour un projet immobilier mené avec un promoteur, Didier Demonchy, Bernard Laporte et son associé auraient fait circuler entre les deux tours des dernières législatives, où le maire du Teich était candidat, un tract le visant directement.
Les « rêveries du Lac » à Romans-sur-Isère : Un an après avoir installé un complexe résidentiel près de Valence (Drôme), la société Génération LTB (avec un L, comme Laporte), spécialisée dans le tourisme de luxe, a été placée en liquidation judiciaire. L'ampleur du déficit estimé par le liquidateur a par ailleurs été jugé tel que l'activité a été suspendue, laissant 2,7 millions d'impayés, notamment auprès d'une soixantaine de propriétaires.
Comment blanchir un secrétaire d'Etat ?
De toutes ces affaires, la plus facile à faire disparaître est sans doute celle des malversations financières de la chaîne Olé Bodega. Ce n'est qu'une affaire calendrier. Si aucun juge d'instruction n'a été saisi au parquet de Paris et si la procédure n'est pas entamée avant le 31 décembre 2007, les charges s'évanouiront, tout simplement.
Sur l'affaire de Gujan-Mestras, il faudra jouer plus fin. Le parquet de Paris a déjà rendu une décision favorable à Bernard Laporte.
La méthode du bouc émissaire semble toute indiquée pour les deux dernières affaires.
Il fut un temps, peut-être excessif, où la simple mise en examen d'un ministre lui imposait de démissionner, et où, a fortiori, l'implication dans une affaire interdisait toute promotion ministérielle. Sur ce point-là aussi, le Président impose la rupture. Mais celle-ci n'avait pas été promise dans sa campagne.
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