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samedi 3 novembre 2007

Statistiques. «Il y a tricheries chez les policiers comme chez les gendarmes»

Recueilli par FABRICE TASSEL Libération vendredi 2 novembre 2007

Christian Mouhanna a épluché les chiffres de la délinquance depuis 1995.

Chercheur au CNRS, Christian Mouhanna a beaucoup travaillé sur les statistiques produites par la gendarmerie et la police. Il vient de publier, avec le commandant de gendarmerie Jean-Hugues Mattely, Police : des chiffres et des doutes (éd. Michalon), une étude statistique sur la période 1995-2006. Elle conclut que, pour certains délits, les enquêtes résolues sont plus nombreuses que les faits constatés.

La direction de la gendarmerie confirme votre thèse…

Oui, il semble que la hiérarchie est informée de cette dérive des chiffres, déjà soulignée par plusieurs travaux. Jusqu’ici, il y avait une assez forte pression des institutions pour que cela ne sorte pas publiquement.

Alors, pourquoi cette étude est-elle révélée aujourd’hui ?

Policiers et gendarmes commencent à être lassés par cette pression du chiffre, qui a des conséquences sur leur manière de travailler. Il n’est pas impossible, non plus, que le fait de rendre publique une critique du travail de la gendarmerie soit une façon de justifier le passage de la gendarmerie sous la tutelle du ministère de l’Intérieur qui semble se dessiner.

Pourtant, les statistiques erronées concernent aussi la police, non ?

Bien sûr, notre étude démontre qu’il y a des aménagements et des tricheries aussi bien dans les chiffres des policiers que dans ceux des gendarmes. Mais c’est plus visible chez les militaires qui comptent 3 600 brigades, autant de sources de chiffres et de variations potentielles, que dans les 424 circonscriptions de sécurité publique de la police, plus encadrées.

Quel est l’impact de ces statistiques ?

Elles influent directement sur l’action policière. Face à la demande croissante de productivité, policiers et gendarmes travaillent plus sur les délits qui leur «rapportent» beaucoup, c’est-à-dire qui leur permettent d’afficher des taux d’élucidation élevés. D’où la pression mise par exemple sur la consommation de stupéfiants (avec un taux d’élucidation de 107 %) pour laquelle un fait constaté est automatiquement élucidé. Alors que pour les cambriolages (10 % d’élucidation), trouver l’auteur du délit demande du temps.

Qu’en est-il des arrestations d’étrangers en situation irrégulière ?

C’est clairement un délit qui «rapporte» car il n’y a que des «auteurs» et pas de plaignants. D’autant que dans ce cas la pression interne à la police est doublée par celle des préfets. Globalement on a l’impression que les autorités résolvent les crimes et les délits. En fait, elles choisissent ceux sur lesquelles elles mettent l’accent. Les taux d’élucidation ne sont, au final, pas un critère fiable pour apprécier ce que fait la police. Pour les stupéfiants, les filières sont moins menacées, la priorité est mise sur les consommateurs et les petits trafiquants. En matière d’immigration, c’est pareil, les têtes de filière tombent rarement.

Un contrôle indépendant est-il possible ?

Nous l’espérons, car l’Observatoire national de la délinquance, financé par le ministère de l’Intérieur, ne remplit pas ce rôle. Il faudrait aussi des outils de contrôle plus locaux. Cette centralisation des chiffres au niveau national empêche l’adaptation du travail des policiers et des gendarmes aux réalités locales. Car les réponses à apporter ne sont pas les mêmes à Saint-Dizier, en Seine-Saint-Denis ou dans le IIIe arrondissement. C’est du délire technocratique : ces chiffres donnent l’impression de contrôler la société, en faisant des moyennes qui n’ont pas de sens, alors qu’ils empêchent une analyse effective du travail des policiers et de leur impact sur le territoire local.

Des taux d’élucidation supérieurs à 100 %

D’après une note confidentielle de la direction générale de la gendarmerie, dévoilée hier par le Figaro, une étude sur le taux d’élucidation de la délinquance a été menée au niveau national, sur la période 2006-2007. Elle met en évidence «une surévaluation de ce taux». La note indique que «39 des 107 index de l’état 4001 [le document qui recense les crimes et délits, ndlr] affichent un taux supérieur à 100 %». La technique est simple : en cas de chéquier volé, le policier qui résout l’affaire peut déclarer une affaire élucidée ; s’il veut gonfler les statistiques, il peut prendre les 20 chèques restants et déclarer 20 affaires élucidées. Voilà comment, selon les chercheurs Christian Mouhanna et Jean-Hugues Matelly, le taux d’élucidation des chéquiers volés atteint 111 % entre 1995 et 2006. La note de la direction de la gendarmerie estime que «la grande majorité des dépassements trouve son origine dans le non-respect des règles de saisie».

Posté par werdna à 00:04 - Sécurité - Police - Rétroliens [0] - Permalien [#]

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