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jeudi 1 novembre 2007

Pause médiatique du 1er Novembre - Réflexion

La mort, si lointaine, si présente, par Jean-Michel Dumay

     La mort ? Nous n'y penserions guère. Ou alors bien sûr sous le feu de la souffrance, de la perte d'un proche, ou encore "à froid", lors de rituels comme à la Toussaint - plus précisément le lendemain, le jour dit des défunts.

Il y a quelques années, le magazine Psychologies, assisté de l'institut BVA, exposait qu'une imposante majorité des Français déclarait ne pas y penser ou rarement (69 %). Les femmes un peu plus que les hommes et les vieux pas tellement plus que les jeunes. Nulle obsession, notamment sur la peur de sa propre mort : 6 % la citaient comme "l'une des choses leur faisant le plus peur" parmi un choix fermé de termes proposés. C'est-à-dire loin derrière la guerre (33 %), la mort d'un proche (30 %), le chômage et l'insécurité financière (15 %), et finalement autant que la solitude (7 %) ou le vieillissement (5 %).

La mort, ce serait donc un peu pour la plupart "j'y pense et puis j'oublie". D'autant que l'individu contemporain, sur ce terrain-là, se distingue radicalement des anciennes générations. Définissant ce qu'est à ses yeux la "personnalité" d'aujourd'hui, le philosophe Marcel Gauchet relève ainsi quelques mutations d'ordre anthropologique opérées au fil des siècles.

Parmi elles, l'apparition d'un "nouveau corps", tout à la fois "objectif" (la médecine nous fait vivre facilement un tiers de plus que nos aînés), mais aussi "subjectif" (non seulement nous vivons plus vieux, mais dans des conditions de confort, de bien-être, à cent lieues de la faim, des souffrances, douleurs ou fièvres d'antan, qui faisaient du corps le vecteur premier du malheur).

Nous vivons aussi, toujours selon les observations de Marcel Gauchet, dans un "nouveau temps", là encore objectif et subjectif. Objectif, car le temps est aujourd'hui soumis au primat de l'urgence, qui nous fait vivre de plus en plus dans l'instant (nous éloignant d'ailleurs ainsi toujours un peu plus de la préoccupation de notre propre fin). Et subjectif, car, dans notre marche vers la mort, son expérience ne nous est plus quotidiennement vraiment familière. Perdre ses enfants relève de l'inhabituel. Et avec le temps s'efface la mémoire des deux dernières guerres mondiales, où la mort massive corrigeait brutalement les généalogies.

Ce qui est nouveau, c'est donc l'apparition chez l'individu contemporain d'un "temps sans mort", où la perspective de toute "faucheuse" est à peu près écartée jusque vers 40 ou 50 ans. Nous vivons "hors la mort" durant la période de formation et de maturité. Et cela nous a changés.

On objectera que les images de la mort n'ont jamais été aussi présentes. Médiatisées à outrance, elles déferlent, "faisant" l'actualité, essentiellement violentes : accidents, guerres, épidémies, catastrophes naturelles, attentats, meurtres... Tout cela vient s'ajouter, sans frontières (ou alors si floues), aux omniprésentes représentations des fictions (films et séries). Mais ces images ne sont que cela : des représentations - rien de vécu - qui en viennent cependant à modifier, chemin faisant, nos façons de penser la mort. Quand nous y pensons.

      De cette abondance de mort représentée, Marc Crépon, philosophe, a détaillé récemment cet autre prégnant paradoxe (Esprit, juillet) : "Il n'est aucune (pensée) qui esseule davantage celui qui s'y attarde. Le rapport que chacun entretient avec sa propre finitude est singulier (...). Et pourtant il n'est rien que nous n'ayons davantage en commun." Les images sont là, omniprésentes, mais la pensée de la mort, au bout du compte, ne peut pas nous rassembler.

"Bossuet, Pascal et même Nietzsche, tous l'ont répété : ce que nous avons de plus commun est ce que nous partageons le moins."

     Ce vertige, pour le coup, n'est ni moderne ni ancien. Il est. Éternel.

Chronique LE MONDE | 27.10.07

Posté par Kozett à 00:02 - Réflexions - Citations - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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