dimanche 30 septembre 2007
Don Quichotte et Kouchner
Daniel Schneidermann - vendredi 28 septembre 2007
C’est une photo d’actualité, celle du footing Sarkozy-Kouchner à New York. On n’y a pas échappé. Tôt ou tard dans la journée, dans le journal, sur Internet, on les a croisés, les deux joggers. On n’échappe pas davantage à la savante analyse des tee-shirts qu’ils ont choisi d’arborer (un tee-shirt bleu de la police new-yorkaise pour Sarkozy). Pas davantage qu’à la signification hautement géopolitique de ce co-jogging.
On apprendra quelques jours plus tard qu’Augustin Legrand décline finalement la gentille invitation de Christine Boutin. Qui saura ce qui s’est passé, dans la tête de Don Quichotte, pendant ces deux secondes d’hésitation ? A-t-il entendu, impressionné, son propre silence ? S’est-il vu, lui aussi, courant en tee-shirt à côté des hommes de la deuxième photo, essoufflé, muselé, bâillonné, perdu ? Bon retour, Augustin, au pays où les choses ont encore le droit d’être simples.
Vertige matinal dans les salles de bains. Vertige devant cette mauvaise action en train de se produire, là, sous nos yeux. Vertige devant la dissolution immédiate de ce réconfort éprouvé quelques secondes plus tôt, en écoutant Augustin. Vertige devant ce qui se passe : la récupération, la digestion, l’étouffement consenti des cris et des protestations. Sous nos yeux. Vertige devant ces deux secondes de silence. Ces deux petites secondes où, soudain, l’homme à la libre parole se demande ce qu’il a encore le droit de dire, et ce qu’il doit désormais taire, ce dont il doit se faire complice, parce que «c’est plus compliqué qu’on ne croit». Vertige, aussi, de voir cette mauvaise action se dérouler en toute bonne conscience. Bonne conscience de la récupératrice, et du récupéré. Car tous deux font ça pour la cause. Elle, pour qu’il comprenne «de l’intérieur» que les choses sont plus compliquées qu’elles n’y paraissent. Vertige de les voir tous deux si parfaitement honnêtes. Honnêtes agents du processus qui va avaler tout le monde, dans la même grande image.
Et soudain, l’animateur Nicolas Demorand lui pose la question : «Et si on vous proposait, à vous, de rejoindre le gouvernement ?» Silence. Interminable silence de deux secondes. Et là, le chef des Don Quichotte : «Je veux être parfaitement transparent. Christine Boutin me l’a justement proposé hier.» Demorand : «Et vous n’avez pas dit non ?» Legrand : «Non, je n’ai pas dit non.»
Le matin même, sur France Inter, on entendait une autre grande voix. Un autre pousseur de coups de gueule, Augustin Legrand, chef de file des Don Quichotte. Une sorte de Kouchner jeune. Il était venu à la radio pour crier très fort que le gouvernement ne tient pas ses promesses de relogement des SDF. Une parole libre. On sentait que rien ne l’arrêterait, qu’il pourrait crier des heures, des jours entiers, crier leurs, vérités à tous les joggers de tous les gouvernements. De le savoir là, présent, fidèle à ses convictions, indomptable, on était comme réconforté.
Pour la deuxième fois en quelques mois, une étrangère est morte pour échapper aux policiers qui frappaient à sa porte. Cela se passe en France, sur les consignes expresses du premier des deux joggers de Central Park. Il doit tenir ses promesses de campagne. Alors il a donné des consignes. Et celui qui pourrait manifester devant l’immeuble, faire vibrer sa grande voix véhémente, sur le plateau du 20 heures, comme il savait si bien le faire naguère, celui-là est le deuxième jogger sur la photo. Il court à côté de l’homme qui a donné l’ordre. Il fait un concours de tee-shirts avec lui. Il a dit à la radio que les ordres de son ami de jogging ne lui «plaisaient pas», mais ne «l’indignaient pas», parce que les choses sont plus compliquées que ce qu’on imagine de l’extérieur. Il doit être sacrément heureux d’avoir trouvé des mots si bien balancés.
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